J’ai
récemment publié un billet sur l’un des mythes savants mobilisés dans la littérature qui critique la délimitation biologique de la catégorie « femmes » en sport. Ce n’était qu’un début, car cette littérature abonde en contenus problématiques sur lesquels j’entends revenir. Mais avant de poursuivre, il me paraît nécessaire d’expliquer d’où je parle, le projet dans lequel s’inscrivent mes recherches et publications sur ce sujet et ce qui me motive à faire ce travail.
PLAN
Le narratif dominant
Le projet de déconstruire ce narratif
De multiples enjeux
Sur la raison d’être des compétitions sportives féminines, les critères utilisés pour déterminer qui doit pouvoir y participer et les tests opérés pour vérifier le respect de ces critères, un narratif s’est imposé depuis une vingtaine d’années au sein de la littérature en humanités et sciences sociales. Solidifié par la reprise des mêmes faits – ou prétendus faits –, des mêmes arguments et de grilles d’analyse similaires dans des centaines de productions académiques (articles de revues, chapitres d’ouvrages collectifs, mémoires et thèses), ce narratif s’est également progressivement imposé dans les médias français en étant tantôt relayé en tant qu’opinion experte, tantôt repris à leur compte par des journalistes.
J’ai évoqué très brièvement ce narratif dans le chapeau d’un billet récemment consacré à la catégorisation de sexe en sport : l’usage de critères biologiques pour définir qui doit pouvoir accéder aux compétitions sportives féminines serait à la fois sous-tendu par des motivations détestables, scientifiquement infondé et globalement délétère. Voici plus précisément en quoi consiste ce narratif dominant, à quelques menues variantes près – je l’ai mis en italiques afin de bien le distinguer de mes propos.
Les instances régissant les compétitions sportives de niveau international, au départ entièrement masculines et aujourd’hui encore dominées par les hommes, ont d’abord réservé ces compétitions aux hommes avant de céder lentement du terrain, sous l’effet de la lutte des femmes pour l’accès à ce bastion masculin. Pour justifier cette résistance, les dirigeants de ces instances ont mobilisé des arguments essentialistes, misogynes ou paternalistes fréquemment fondés sur des croyances erronées : la compétition serait contraire à la nature féminine, la pratique du sport en général ou de tel sport en particulier le serait aussi car elle les viriliserait, ou mettrait en danger leur santé, ou encore serait indécente ou inesthétique dans leur cas. Des déclarations faites au début du XXe siècle par le baron Pierre de Coubertin, fondateur des Olympiades modernes dont les idées ont évidemment eu sur leur contenu une influence profonde et durable, en fournissent une excellente illustration. Le fait qu’aux Jeux Olympiques, les décideurs ont particulièrement tardé à ouvrir aux femmes les disciplines considérées comme les moins faites pour les femmes – boxe, courses de longue distance, etc. – est une preuve supplémentaire qu’ils ont activement freiné l’entrée des femmes dans ce qui était à leurs yeux le domaine réservé des hommes.
Échouant à lutter efficacement contre l’envahissement par les femmes de ce domaine réservé, les dirigeants de ces instances ont du moins veillé à les confiner dans un espace séparé : le sport de compétition féminin. Il a parfois ses propres règles ou disciplines, s’écartant de celles du sport de compétition masculin : objets moins lourds au lancer, courses de longueurs différentes, etc. Outre que cette ségrégation et cette différenciation reposent souvent sur le même type d’arguments spécieux que ceux mobilisés pour freiner l’accès des femmes à certains sports, elles ont pour effet d’empêcher les femmes de développer les compétences et capacités permettant de rivaliser avec les hommes sur leur terrain, mais aussi d’empêcher que leurs performances puissent être comparées. De là à penser que cela a non seulement ces effets, mais en premier lieu cette fonction, il n’y a qu’un petit pas facile à franchir. En effet, cela permet de maintenir l’illusion que la bicatégorisation de sexe est naturelle, fondée sur des différences radicales entre hommes et femmes, et ce tout en maintenant et en naturalisant la domination masculine dans les performances sportives. Or, c’est conforme aux croyances et aux intérêts des dominants du système hétéro-patriarcal, et donc des dirigeants des instances sportives. Le fait qu’ils sont motivés par le maintien à tout prix de la bicatégorisation de sexe et de la domination des hommes a d’ailleurs été concrètement mis en évidence en 1992 : lorsqu’une femme a raflé l’or olympique en skeet, une variante du tir au pigeon d’argile, leur réaction a été d’immédiatement « dé-mixer » cette épreuve jusqu’alors ouverte aux deux sexes.
En tout état de cause, on ne saurait justifier la sexuation des compétitions par des différences naturelles entre femmes et hommes puisque le sexe des personnes est loin d’être le déterminant principal des capacités sportives. Celles-ci dépendent avant tout de l’entraînement et de l’apprentissage de techniques, ainsi que d’une multitude de facteurs génétiques non liés au sexe – c’est pourquoi on peut trouver dans toutes les disciplines de nombreuses sportives ayant des performances supérieures à celles de beaucoup d’hommes. Même l’idée que par nature, les meilleures femmes ne pourraient jamais rivaliser avec les meilleurs hommes dans la plupart des disciplines sportives est une croyance infondée. Alors que cette croyance sous-tend les décisions des dirigeants des instances sportives, on constate d’ailleurs que les records féminins sont en train de rattraper les masculins.
Par ailleurs, les compétitions féminines étant par définition réservées aux femmes, ces dirigeants ont été amenés à réglementer les contours de la catégorie « femme ». Cette police du genre a pris la forme d’un contrôle du corps féminin : les « tests de féminité ». Ces test ont d’abord été opérés en prétextant qu’il fallait empêcher des hommes, censément naturellement avantagés, de se déguiser en femmes afin de remporter des compétitions. C’est assurément un prétexte car cela n’est jamais arrivé dans toute l’histoire du sport – ou tout au plus une seule fois, lorsque les Nazis ont fait passer un homme pour une femme aux JO de 1936, sans grand succès d’ailleurs puisqu’il n’a été que quatrième dans sa discipline, comme quoi…
De plus, la mise en œuvre de ces tests nécessite de définir ce qu’est une « vraie » femme, c’est-à-dire d’identifier la frontière entre femmes et non-femmes. Or, là encore, la mauvaise foi des dirigeants des instances sportives est évidente – quand ce n’est pas leur ignorance – , car on sait bien que le sexe est un continuum et qu’il est donc impossible de tracer une telle frontière. Le caractère vain de la recherche d’une frontière biologique nette, ainsi que l’impraticabilité ou les conséquences délétères de la mise en œuvre du contrôle de cette frontière, ont été vigoureusement dénoncés par des spécialistes des sciences biomédicales concernées, et ce dès la mise en place des premiers tests de féminité. Ces tests ont ensuite été modifiés, mais sans que cela ne permette d’échapper à ces critiques, ce qui a fini par obliger les dirigeants des instances sportives à changer de justification.
Ils se sont rabattus sur l’idée que cette police du genre était nécessaire pour garantir, au sein de la catégorie « femmes », ce qu’on appelle en anglais un « level playing field » (une surface de jeu plane et horizontale) et en français une compétition à armes égales, autrement dit une compétition équitable. Or, là encore, le caractère fallacieux de cette justification est évident, car pas plus que l’égalité des conditions d’entraînement des personnes ou l’égalité des chances de gagner une compétition, l’équité ne saurait exister en sport. On ne saurait faire en sorte que tous les participants à une compétition aient bénéficié des mêmes conditions d’entraînement ou aient les mêmes capacités physiques, ni qu’ils aient les mêmes dispositions naturelles, et on ne tente d’ailleurs pas de le faire. Au contraire, nombre de sportifs qui brillent au plus haut niveau sont manifestement dotés de dispositions naturelles exceptionnelles et sont non seulement pleinement acceptés, mais encensés – du moins chez les hommes, car « chez les femmes, ça dérange » (Mhiri, 08/09/2025). Si les dirigeants des instances sportives étaient réellement motivés par la recherche de telles conditions d’équité, ils s’en soucieraient aussi pour les compétitions masculines et policeraient donc de même les corps masculins pour l’accès à celles-ci, or ils ne le font pas – CQFD.
Prenant acte du fait que la voie consistant à définir biologiquement ce qu’est une vraie femme était sans issue, mais toujours au nom de cet objectif illusoire d’équité au sein des compétitions féminines, ces dirigeants se sont mis à partir des années 2000 à délimiter la catégorie « femmes » en fonction du niveau de testostérone en circulation dans le corps. Ils l’ont fait au motif qu’il serait le déterminant majeur des performances sportives, ce qui est faux : les performances sportives dépendent avant tout d’autres facteurs. Il est mensonger, également, d’affirmer que les différences de niveaux de testostérone endogène qui existent entre les femmes typiques et les femmes intersexes ou trans confèrent un avantage à ces femmes atypiques : la science a échoué à le démontrer, voire démontre le contraire. On peut aussi souligner que définir une frontière entre femmes et hommes en termes de valeur limite du niveau de testostérone n’a pas de sens, étant donné que chez certaines femmes il est plus haut que chez certains hommes.
Loin de chercher à s’assurer que les compétitions féminines sont équitables, les dirigeants des instances sportives cherchent en fait, encore une fois, à maintenir à tout prix la bicatégorisation de sexe des sportifs et des performances. En effet, les tests de fémininité permettent d’une part de brider les performances féminines en excluant de la catégorie « femmes » celles qui sont trop fortes, i.e. qui sont susceptibles de trop se rapprocher des performances masculines, et d’autre part de s’assurer que les corps des femmes exposés dans le cadre des compétitions féminines sont conformes à certains stéréotypes en lien avec la domination masculine et hétérosexuelle. Car dans ce cadre, les sportives ne doivent pas seulement présenter des signes d’hétérosexualité, et même dans certains sports porter une tenue destinée à les rendre sexy. Leur corps doit aussi être dépourvu de caractéristiques jugées masculines et non attirantes : elle ne doivent pas avoir un torse complètement plat, ni être trop musclées ou trop poilues, ni avoir un bassin trop étroit ou de trop larges épaules, typiquement. Ce n’est pas un hasard si ce sont justement des femmes non conformes à ces critères esthétiques qui sont soupçonnées de ne pas être à leur place dans les compétitions féminines, qui sont soumises de manière discrétionnaire aux tests de féminité lorsqu’ils ne sont pas systématiques, ou qui sont exclues par lesdits tests.
Au-delà des motivations fondamentalement sexistes, voire misogynes ou masculinistes, de cette police du genre et des corps effectuée via les tests de féminité, d’autres motivations se sont ajoutées au cours de l’histoire desdits tests, ou du moins des facteurs favorisant leur mise en place, leur maintien ou leur façonnage. L’un de ces facteurs est un enjeu géopolitique qui a tout particulièrement été à l’œuvre à la fin des années 1960, quand les tests de féminité systématiques ont été créés : dans le contexte de la Guerre froide, ils s’agissait d’un outil forgé pour lutter contre les succès des sportives des pays du Bloc de l’Est. Un autre facteur qui s’est fait jour plus récemment est lié à l’hégémonie du Nord global et au racisme. En effet, force est de constater que les tests de féminité, basés sur des stéréotypes en lien avec les normes de féminité dominantes, c’est-à-dire blanches et occidentales, ont pour effet d’exclure tout particulièrement des femmes racisées et qui représentent des pays du Sud global.
Pour finir, un puissant facteur de soutien à cette police des corps féminins ne saurait être oublié : la panique morale suscitée par la transgression des normes de genre. Elle a par exemple amené à croire que le sexe de certaines athlètes était douteux alors qu’il s’agissait bien de femmes ayant simplement une expression de genre non conforme à certaines normes culturelles, ou produisant simplement plus de testostérone que la moyenne. La dimension transphobe de cette panique morale, surtout, a été à l’œuvre ces dernières années. A mesure de la montée en puissance des idéologies conservatrices, elle a joué un rôle de plus en plus important dans le durcissement des critères de féminité et dans le déploiement des tests afférents. Annoncée en mars 2026, la décision du CIO de rétablir des tests de féminité basés sur le gène SRY, pourtant abandonnés depuis trente ans car scientifiquement invalides, est ainsi le résultat de la croisade transphobe menée par Donald Trump depuis son retour au pouvoir.
En conclusion, il convient de dénoncer absolument l’emploi de critères biologiques pour réglementer l’accès aux compétitions féminines. Outre que cet emploi est scientifiquement infondé, et sous-tendu par les motivations détestables que nous venons de voir, les conséquences en sont graves. Non seulement cela exclut du sport de compétition les personnes appartenant aux minorités de sexe/genre visées par ces critères, dont des droits humains sont bafoués et dont ni le sexe légal, ni l’identité de genre ne sont respectés, mais cela nuit in fine à toutes les femmes : leur supposée infériorité naturelle est sans cesse réaffirmée pour justifier l’emploi de critères d’exclusion biologiques, leur corps est soumis à une police du genre permanente et les tests systématiques les contraignent à une exploration de leur constitution biologique intrusive et potentiellement bouleversante.
Le projet de déconstruire ce narratif
C’est en lisant un livre que son éditrice m’a offert à sa sortie, en juin 2012, que j’ai été exposée pour la première fois aux grandes lignes de ce narratif. Publié par la maison d’édition féministe iXe, il s’intitule Le test de féminité dans les compétitions sportives : une histoire classée X ? et a pour autrice Anaïs Bohuon, pionnière française des recherches sur les tests de féminité en sport [1]. Il s’agit de l’experte de loin la plus sollicitée, citée ou relayée sur la question dans les médias français depuis la parution de ce livre qui quatorze ans plus tard, reste sur le sujet une référence centrale et incontestée dans la littérature française en humanités et sciences sociales.
« Voici un ouvrage qui tombe à pic, à l’heure où les vendeurs de jouets et les adeptes de la “Manif pour tous” voudraient nous faire croire que les petites filles aiment naturellement le rose, les petits garçons naturellement le bleu et qu’elles et ils évoluent donc forcément dans des sphères séparées », aurais-je pu écrire comme l’a fait dans les Cahiers du Genre la biologiste Joëlle Wiels (2015, p.205), co-directrice d’un ouvrage collectif critique de la bicatégorisation de sexe et de la naturalisation du genre (Mon corps a-t-il un sexe ?, La Découverte, 2015). Découvrant le sujet des « tests de féminité » dont j’ignorais tout, je n’avais pas de raison de douter du sérieux et des compétences de l’autrice, qui était titulaire d’un doctorat en sciences du sport. De plus, le livre était préfacé par la philosophe Elsa Dorlin, grosse pointure des études de genre françaises dont le livre La matrice de la race (La Découverte, 2006) m’avait impressionnée, et dont j’avais suivi avec intérêt des cours et un séminaire de recherche dans les années 2006-2009, ce qui était pour moi un gage de qualité. Trouvant plausible le rôle des idéologies sexistes, des fausses croyances sur le sexe et de la domination masculine dépeint dans le livre, et séduite par cette contribution à la critique de la naturalisation de la bicatégorisation sociale de sexe, j’ai à l’époque pris pour argent comptant le contenu du livre. Je suis loin d’avoir été la seule, ce livre ayant par exemple été loué dans une revue spécialisée en histoire des femmes et du genre pour son « écriture rigoureuse » et son « apport historique majeur » concernant l’histoire des tests de féminité (Raz, 2013).
Je n’ai donc pas tiqué lorsqu’en mars 2014, l’autrice de ce livre et moi-même avons été filmées à la suite l’une de l’autre (pas sur le même sujet) pour nourrir un support destiné aux enseignants, qui y ont appris grâce à elle que « face aux sportives, qui ne cessent de se rapprocher des athlètes masculins, tant dans leurs records que dans leurs morphologies, les instances sportives veulent maintenir la catégorisation de sexe » et ont instauré les tests de féminité pour ce faire, c’est-à-dire pour s’assurer que les capacités des sportives restent « en-deçà des capacités – estimées – masculines » et qu’aucune d’entre elles ne vienne « brouiller la stricte séparation des sexes » (Académie de Paris, 2014).
Dans le cadre de ma propre critique de la naturalisation du genre et de la bicatégorisation sociale de sexe, au sujet de l’écart entre records féminins et masculins en haltérophilie dont l’évolution me faisait juger probable que l’état à fin 2014 ne reflétait pas uniquement une différence naturelle, c’est donc aussi sans hésiter qu’en citant ce livre en référence, j’ai fait cette affirmation pleine de sous-entendus sur le présent blog : « les contrôles de “féminité” imposés par les instances de régulation de ces compétitions empêchent de longue date les femmes naturellement dotées d’une physiologie trop avantageuse d’y participer » (Fillod, 10/08/2015, appel de note 55).
J’ai commencé à m’interroger sur les objectifs réels et la nature exacte de ces tests de féminité après avoir été sollicitée, à l’occasion d’un énième épisode du débat médiatique sur la question, au titre de l’expertise qu’un journaliste me prêtait concernant l’intersexuation et sa prise en compte par la société. Je me suis en effet rendu compte que je lui avais fait une réponse non pertinente par ignorance des caractéristiques sexuées précises des personnes visées par ces tests, et ce parce que cette information était travestie dans ce que j’avais lu sur le sujet. Typiquement, on décrivait certaines femmes exclues par les tests comme étant juste des femmes « produisant plus de testostérone que la moyenne » alors que leur caryotype et leur sexe gonadique étaient masculins, que leurs testicules produisaient une quantité de testostérone appartenant à la plage normale (au sens statistique) masculine, nettement supérieure à la limite haute de la plage normale féminine, et qu’elles étaient donc en particulier passées par une puberté pouvant être qualifiée de masculine. Ce n’est pas tout à fait la même chose, me semble-t-il.
Au fil de mes lectures, j’ai pris conscience d’autres problèmes dans l’argumentaire développé dans cette littérature, des problèmes logiques, mais aussi l’ignorance ou la mise en doute de données des sciences biomédicales pourtant bien établies à mon sens. J’ai en particulier eu le déplaisir de trouver des arguments discutables contre ces tests dans des écrits de Rebecca Jordan-Young, chercheuse avec qui j’avais sympathisé depuis notre rencontre lors d’un colloque en 2012 et dont j’avais traduit en 2016 le premier livre, une critique de la théorie selon laquelle la testostérone crée in utero, par des effets sur le cerveau, des dispositions cognitives et comportementales masculines chez l’être humain [2].
Lorsqu’en 2019, j’ai commencé à avoir sur Facebook des échanges publics contradictoires avec des personnes amies ou alliées qui au sein du monde académique, et du monde militant féministe ou intersexe, critiquaient les tests de féminité en s’appuyant sur le narratif susmentionné, je me suis heurtée à un mur : ce narratif était indiscutable. Cela ne s’est pas arrangé lorsqu’en 2024, aiguillonnée par le traitement médiatique une fois de plus complètement à côté de la plaque d’un nouveau cas (celui de la boxeuse Imane Khelif), j’ai commencé à publier sur le sujet sur mon blog Mediapart (Fillod 08/08/2014, 14/08/2014 et 24/08/2014). Des personnes qui, jusque-là, avaient apprécié et relayé mes recherches sur la naturalisation du genre, ma critique de discours essentialistes ou mes actions en faveur de droits des minorités de sexe ou de genre, ont pour les unes choisi d’ignorer ces publications, et pour les autres manifesté au mieux une incompréhension gênée, au pire une opposition brutale.
Apparemment, suggérer que l’emploi de critères biologiques pouvait être justifié pour délimiter la catégorie « femmes » en sport de compétition, c’était devenir l’alliée objective d’un camp qui n’était pas le mien. Ma façon d’aborder le sujet conduisait prétendument à valider le cadre réactionnaire censé présider au débat sur le sport féminin, voire à soutenir un « retour au tota mulier in utero ». Je manifestais en outre une indifférence choquante au sort des personnes exclues ou maltraitées à cause de ces critères biologiques, et je me penchais de manière malsaine sur ce qu’elles avaient dans la culotte tout en divulguant des informations privées les concernant. Je faisais preuve d’ignorance, aussi, notamment de la littérature académique produite sur les tests de féminité et leur histoire.
Piquée par ces accusations, et soucieuse de rétablir des faits dont la prise en compte est la condition sine qua non d’un débat honnête et constructif, j’ai entrepris de publier une nouvelle série de billets sur Mediapart à la fin de l’été 2025, à l’occasion de l’évolution des tests de féminité pratiqués en boxe et en athlétisme. Pour ce faire, je me suis notamment plongée dans la littérature en humanités et sciences sociales sur ces tests tout en commençant à mener des recherches visant à vérifier de manière méthodique les fondements des affirmations structurantes qui y étaient faites. J’ai fini par réaliser avec consternation que sous couvert de science, le narratif susmentionné et ses variantes, qui y était ultra-dominant, était un écheveau de raisonnements s’apparentant à des théories du complot, de paralogismes et autres procédés rhétoriques employés en lieu et place d’une administration de la preuve, mais aussi de faits distordus et même de contre-vérités. J’ai alors publié un nouveau billet (Fillod, 08/09/2025) qui ne devait être que le premier d’une série, mais je me suis finalement arrêtée là.
Car déconstruire soigneusement cet écheveau m’a semblé être un projet trop vaste pour de simples billets, et le format de mon blog sur Mediapart se révélait en tout cas inadapté. C’est ainsi qu’est né le projet d’un livre sur lequel j’ai commencé à travailler il y a un an. En avril dernier, une maison d’édition qui souhaite depuis plusieurs années que je publie chez elle m’a justement relancée, aussi je lui ai présenté ce projet. Elle était intéressée, mais après mon envoi de la note d’intention, du plan et d’un extrait, elle a fini par me dire en juillet que l’objet de mon livre était trop pointu pour pouvoir trouver une place dans son catalogue. A la réflexion, c’est pour le mieux : publier par morceaux sur Allodoxia le résultat de mes recherches me permettra de donner infiniment plus d’informations que je ne pourrais le faire dans un livre, sans me soucier de contraintes de format. Je pourrai aussi publier des parties sans attendre que l’ensemble soit bouclé, comme je l’ai fait fin août pour une première partie s’attaquant au mythe savant selon lequel la supériorité masculine dans diverses disciplines, dont le sprint, serait en train de disparaître (Fillod, 30/08/2026). Inversement, je pourrai prendre tout mon temps pour finaliser les parties sur lesquelles j’estime utile d’approfondir encore mes recherches ou mes réflexions.
L’existence d’une catégorie « femmes » dans la plupart des sports résulte fondamentalement de la combinaison de deux éléments : un état de fait, et un objectif majoritairement perçu comme désirable, ou du moins qui s’est imposé au sein des instances dirigeantes du sport. L’état de fait, c’est qu’il existe des inégalités de capacités physiques conséquentes liées à la sexuation biologique, et que celles-ci sont en défaveur des femmes dans la plupart des sports, avec quelques rares exceptions sur lesquelles je reviendrai. L’objectif, c’est d’atteindre malgré cela une forme d’égalité sociale en ce domaine entre femmes et hommes.
Plus précisément, l’égalité visée consiste à donner aux femmes autant qu’aux hommes l’opportunité de briller dans les compétitions sportives, avec tous les bénéfices symboliques et matériels qui en découlent non seulement pour les relativement rares personnes qui engrangent victoires, records, médailles, récompenses financières, contrats de sponsors et autres rémunérations, mais plus largement pour les membres de leur groupe de sexe. Car, comme l’a souligné Jane English dans son article fondateur de la philosophie féministe du sport, le fait que des femmes soient en situation de briller au plus haut niveau du sport a des répercussions positives sur l’image des femmes en général (cela montre qu’elles aussi peuvent être incroyablement fortes, rapides, puissantes et endurantes), sur l’estime de soi des filles et des femmes (pour qui les sportives de haut niveau sont de potentielles figures d’identification en tant que membre de leur groupe de sexe), et voir que des membres de leur groupe peuvent tout autant réussir dans le sport que ceux de l’autre groupe peut les motiver à s’y investir elles-mêmes (English, 1978). Or, la pratique du sport a des bénéfices pour la santé, donne l’opportunité de ressentir la fierté de donner le meilleur de soi – ce que la présence d’adversaires pousse à faire –, de développer l’esprit de coopération dans le cadre d’une équipe, de se forger le caractère en apprenant à être un bon perdant comme un bon gagnant, d’améliorer ses compétences et d’apprendre à accepter les critiques, ou encore tout simplement de s’amuser et se faire plaisir (ibid.).
L’existence d’une catégorie « femmes » en sport procède donc fondamentalement de la discrimination positive : si toutes choses égales par ailleurs, on supprimait aujourd’hui la catégorisation de sexe en sport, l’effet immédiat serait la disparition aux Jeux Olympiques, par exemple, de toutes les femmes (du moins nées avec des ovaires et non éhontément dopées) dans toutes les disciplines de l’athlétisme, dans toutes les disciplines de la natation de vitesse, du cyclisme et du ski, dans tous les sports de raquette, en patinage de vitesse, en aviron, en haltérophilie, en boxe, en football, rugby, volley-ball, basket-ball, handball, water-polo, hockey sur glace… et j’en passe. Donner la même visibilité et les mêmes récompenses aux membres de l’élite sportive féminine qu’à ceux de l’élite sportive masculine, et ce y compris lorsque leurs performances attirent moins de spectateurs et génèrent moins de retombées financières, est aussi un choix relevant de la discrimination positive. Le fait que les compétitions sportives sont un spectacle est un aspect important de la question, qui a aussi des conséquences sur la différenciation des disciplines selon le sexe et sur le choix des critères d’appartenance à la catégorie « femmes », j’y reviendrai.
Par définition, cette modalité de discrimination positive est discriminatoire envers toutes les personnes qui sont exclues de la catégorie « femmes ». Ainsi, English (1978) a relevé que dans tous les sports pour lesquels la masculinité biologique confère un avantage substantiel, c’était discriminatoire envers les hommes (« males ») n’ayant cependant pas des performances supérieures à celles des meilleures femmes – et j’ajoute qu’ils sont innombrables. De manière plus générale, si la catégorie est définie par des critères biologiques, c’est discriminatoire envers les personnes dont les caractéristiques biologiques ne respectent pas lesdits critères, mais qui sont pour autant incapables de briller contre les meilleurs hommes. Ajoutons que si la catégorie « femmes » est basée sur l’autoidentification ou sur le sexe légal, plutôt que sur des critères biologiques, c’est discriminatoire envers les personnes de constitution biologique féminine typique, ou plus proche de la féminine typique que de la masculine typique, ou qui en tout état de cause ne sont pas capables de rivaliser avec les meilleurs hommes, mais dont l’identité de genre et/ou le sexe légal ne sont pas féminins. Toute la question est en fin de compte de savoir qui on choisit de discriminer, si l’objectif de cette discrimination est légitime, si les critères de discrimination sont pertinents au regard de l’objectif visé et si cette discrimination est proportionnée à l’objectif.
Ce choix de discrimination positive est un choix politique fort. Il a collectivement été fait pour le groupe « femmes », ainsi que pour quelques autres tout au moins dans certains sports (par exemple en athlétisme les groupes correspondant à certaines catégories de handicap, ou en haltérophilie et dans des sports de combat les groupes correspondant à certaines catégories de poids). Il ne l’a pas été pour une infinité d’autres groupes biologiques ou sociaux imaginables – par exemple en saut en hauteur des groupes qui correspondraient à des catégories de stature, ou dans divers sports des groupes qui correspondraient à des catégories d’origine géographique, de culture ou de milieu social qui réduisent les chances d’accéder à la pratique du sport en question ou les chances d’y exceller.
C’est aussi un choix politique, d’avoir étendu cette discrimination positive à des disciplines dans lesquelles les hommes ne semblaient pas avoir d’avantage naturel substantiel, mais où pour autant les femmes ne parvenaient presque jamais à briller au plus haut niveau, comme dans le cas du skeet sur lequel je reviendrai. C’est un choix politique, aussi, de n’avoir pas mis en place de mesures semblables de discrimination positive en faveur des hommes dans les rares disciplines pour lesquelles ils sont biologiquement désavantagés, ou simplement dans lesquelles leurs chances de briller sont de facto faibles. Soit ces disciplines sont « interdites aux hommes » aux JO, pour parler comme les personnes qui décrivent en ces termes l’absence historique de compétitions réservées aux femmes dans telle ou telle discipline (par exemple en gymnastique, la poutre est « interdite aux hommes »), soit elles sont ouvertes, i.e. elles ne distinguent pas les participants selon leur sexe, ce qui objectivement laisse relativement peu de chances à des hommes d’y briller. Ainsi, en équitation le dressage est resté ouvert bien que la domination des femmes y soit devenue écrasante : lors des sept derniers JO, de 2000 à 2024 inclus, toutes les médailles (or, argent et bronze) ont été remportées par des femmes. Cette domination féminine n’est certes pas aussi écrasante que le domination masculine dans la plupart des sports, dans la mesure où des hommes atteignent un niveau suffisant pour figurer parmi les finalistes des JO en dressage, mais la différence de traitement entre cette discipline et le skeet est révélateur du choix qui a été fait de discriminer positivement les femmes, et non les hommes lorsqu’ils se retrouvent dans des situations comparables.
Le déni de l’état de fait rappelé plus haut, à savoir l’existence d’inégalités de capacités physiques conséquentes liées à la sexuation biologique, a un certain nombre de répercussions fâcheuses dans la littérature critique de l’usage de critères biologiques pour délimiter la catégorie « femmes ». Il amène tout d’abord à présenter une image trompeuse de l’état des connaissances biomédicales sur le sujet, ainsi que de l’écart de performances constaté entre femmes et hommes et de sa dynamique d’évolution – voir l’exemple développé dans Fillod (30/08/2026). Il amène ensuite à nier que l’existence de la catégorie « femmes », ainsi que celle de certaines différences dans nombre de disciplines (matériel, distances, ou encore règlements différents), relèvent également globalement de la discrimination positive. Par suite, on en arrive à vouloir démontrer que tout cela a toujours visé et vise encore d’autres objectifs quant à eux assurément illégitimes, ou est motivé par le sexisme, le racisme, la transphobie, etc. Pour ce faire, on va là encore construire une image déformée de la réalité soit en ne présentant que des faits allant dans le sens de cette hypothèse (biais de sélection), soit en présentant comme des faits établis des affirmations douteuses ou carrément des contrevérités, soit encore en interprétant des concomitances ou des corrélations comme la preuve de liens de causalité dont on n’a en réalité nullement démontré l’existence. Ce déni amène aussi à conclure que puisque les inégalités de performances entre les meilleures femmes et les meilleurs hommes ne doivent rien ou presque à des différences naturelles, l’emploi de critères biologiques pour définir la frontière de la catégorie « femmes » n’est par construction pas pertinent.
Une autre ligne de dérive part du rejet a priori de tout critère biologique de définition de la frontière de la catégorie « femmes », soit dans une perspective féministe par hostilité à tout ce qui peut s’apparenter à un contrôle du corps des femmes, soit par souci de défendre ce qu’on pense être les intérêts de certaines minorités de sexe ou de genre dont on estime qu’ils doivent prévaloir sur toute autre considération. Les minorités concernées sont d’une part les personnes assignées au sexe féminin à la naissance, et ayant conservé ce sexe légal ou cette identité de genre féminine, mais dont la constitution biologique est plus proche de celle d’un homme typique que de celle d’une femme typique, sur le plan des caractéristiques biologiques sexuées qui comptent pour performer dans leur discipline, et d’autre part les personnes assignées au sexe masculin à la naissance et de constitution biologique masculine typique, inchangée ou plus ou moins altérée volontairement, mais présentant une identité de genre féminine ou ayant adopté un sexe légal féminin [3]. Au lieu d’être assumé comme tel, ce rejet de principe est formulé comme la conclusion logique d’une réflexion rigoureuse. Pour justifier ce rejet, on produit des discours supposément scientifiques reposant en réalité sur des affirmations pour le moins discutables, des ignorances sélectives, des interprétations de corrélations en causalités et autres raisonnements fallacieux.
Déconstruire ces discours emporte des enjeux épistémiques, puisqu’il s’agit de réfuter des affirmations présentes dans la littérature scientifique tout en en étayant d’autres, et de démasquer de fausses démonstrations qui y figurent. J’entends donc ce faisant apporter une contribution à divers champs des humanités et sciences sociales qui se sont penchés sur la question. Cela emporte aussi des enjeux épistémologiques, car il s’agit pour moi également de tenter de montrer comment des fausses connaissances, des erreurs logiques et plus largement le narratif susmentionné ont émergé, et ont pu acquérir une telle solidité apparente. Mais mon travail a d’autres enjeux, notamment politiques.
La réalité est politiquement douloureuse : certaines différences liées à la sexuation biologique dont j’aimerais moi aussi qu’elles soient anecdotiques sont malheureusement lourdes de conséquences dans le domaine très particulier des compétitions sportives, et les intérêts de différentes catégories de personnes que j’aimerais moi aussi toutes défendre s’opposent malheureusement. Comment faire avec cela ? Si on conserve la catégorie « femmes » en sport, où placer au mieux sa frontière sachant que tout autant que le genre psychologique ou social, le sexe biologique est un continuum, pour ce qui est des caractéristiques physiologiques et anatomiques sexuées qui influent sur les capacités sportives ? Si on la supprime, existe-t-il des solutions alternatives viables permettant d’atteindre le même objectif que celui servi par cette catégorisation ?
Compte tenu de cette réalité déplaisante, dans une perspective féministe, est-il vraiment préférable de supprimer toute forme spécifique de contrôle du corps des compétitrices plutôt que de garantir que les compétitions féminines soient réservées aux personnes dont les caractéristiques sexuées ne sont pas manifestement davantage masculines que féminines ? Dans une perspective de défense des intérêts des femmes trans, est-ce vraiment une bonne idée de laisser participer aux compétitions féminines celles d’entre elles dont l’immense majorité des gens se dit qu’elles abusent, car elles profitent indûment d’avantages liés à leur sexuation biologique, et d’ailleurs les femmes trans soutiennent-elles cela de manière générale ? Est-ce vraiment juste parce qu’elle serait « devenue anti-trans » que la célèbre joueuse de tennis trans Renee Richards soutient (de longue date) une définition biologique de la catégorie « femmes » en sport, et est-ce vraiment juste parce qu’elles y auraient trouvé des bénéfices matériels et les moyens de développer une carrière que l’ex-athlète trans Joanna Harper, ainsi que l’ex-athlète intersexuée Maria José Martínez-Patiño, soutiennent également l’usage de critères biologiques, comme je l’ai entendu suggérer lors de la soutenance d’une thèse mobilisant « une approche transféministe » et « l’analyse foucaldienne du biopouvoir » pour réfléchir à la catégorisation sexuée en sport ?
Ignorer cette réalité déplaisante ou l’enfouir sous des faits alternatifs n’est certainement pas une solution si l’on veut y faire face au mieux, que l’on veuille minimiser les torts causés à un maximum de personnes ou en favoriser certaines en pleine conscience de ce que cela implique. Prêter à tort de sombres motivations aux dirigeants des instances sportives, et les accuser à tort d’être ignorants et de prétendre ridiculement définir ce qu’est une « vraie » femme, ne fait pas avancer d’un pouce les réflexions sur le sujet ni ne démontre que les définitions alternatives implicitement proposées de ce que serait une « vraie » femme, par exemple le fait de s’auto-identifier comme telle ou celui de s’être vu assigner le sexe féminin à la naissance, seraient préférables. Laisser croire qu’on pourrait sans dommages majeurs supprimer la catégorie « femmes », ou qu’il existe des solutions alternatives tout aussi efficaces pour atteindre l’objectif d’égalité que j’ai indiqué plus haut, tout autant compatibles avec la valorisation des meilleurs qui est au cœur de la culture du sport de compétition, dont la mise en œuvre serait concrètement possible et qui auraient moins d’inconvénients, et que les dirigeants des instances sportives ne les ont pas choisies simplement parce qu’ils sont trop stupides ou trop conservateurs, ne fait pas non plus avancer le schmilblick.
Que la science soit mobilisée pour masquer cette réalité déplaisante en produisant des faits alternatifs, ainsi que des narratifs complotistes, est encore pire. On contribue ce faisant à saper la respectabilité de certaines disciplines, et on renforce indirectement les discours sexistes ou réactionnaires qui quant à eux, prennent en compte cette réalité, mais colportent au passage d’autres faux-semblants et contre-vérités, et soutiennent des choix politiques à mes yeux délétères. On contribue ce faisant aussi à décrédibiliser les approches critiques de la naturalisation du genre et de la bicatégorisation sociale de sexe. A ce titre, je suis particulièrement préoccupée par la façon dont la littérature en sciences biomédicales et sa critique sont parfois mobilisées pour prétendre montrer que la sexuation biologique n’a pas d’impact substantiel sur les capacités sportives, ou pour soutenir l’idée que l’existence de cet impact reste à démontrer. Car comme je le montrerai, l’état des connaissances en la matière diffère profondément de celui des connaissances sur la sexuation de telle ou telle disposition cognitive ou comportementale au sujet desquelles il est possible de tenir de tels discours – et ce n’est donc pas parce que les différences entre les sexes ne me « posent pas de problème tant qu’elles se situent en dessous du menton » que je ne cible pas les mêmes discours sur ces deux sujets, Monsieur Ramus [4].
Contre l’assignation soit au déni de certaines données biologiques et de certains enjeux politiques, soit au camp de la réaction avec ses discours simplistes sur la sexuation biologique, son renforcement de l’emprise de la (bi)catégorisation sociale de sexe et sa volonté de conserver une catégorisation juridique de sexe unique, et en outre arrimée à une définition biologique particulièrement peu pertinente, il est possible de penser la prise en compte de caractéristiques biologiques sexuées en sport de compétition sans se départir d’une perspective féministe, antisexiste et critique de l’ubiquité de la catégorisation de sexe des personnes.
Odile Fillod
Notes
[1] Sauf erreur, Anaïs Bohuon a d’abord publié sur ce sujet en 2005 avec la sociologue du sport Catherine Louveau, dans un ouvrage collectif d’histoire du sport, puis seule une première fois en 2008 dans la revue Nouvelles Questions Féministes. Elle est Professeure des universités en socio-histoire du sport depuis 2018.
[2] Brain storm: the flaws in the science of sex differences, 2010, Harvard University Press. Lorsque ce livre est paru, je m’en suis réjouie et en même temps désolée, car il rendait inutile une part non négligeable du travail que j’avais mené dans le cadre d’un doctorat commencé fin 2007 (stoppé début 2013). C’est pour cela, et parce que Rebecca Jordan-Young a estimé que j’étais la personne la mieux placée pour traduire correctement ce livre, que j’ai accepté de consacrer six mois à sa traduction. Elle est parue chez Belin en 2016 sous le titre Hormones, sexe et cerveau.
[3] Soulignons encore une fois que celles et ceux qui critiquent l’emploi de critères biologiques, soutenant qu’il est préférable de définir la catégorie « femmes » en termes d’identité de genre ou de sexe légal, ne se soucient pas en revanche que soient alors exclues des compétitions féminines deux autres minorités de sexe/genre : d’une part les personnes assignées au sexe masculin à la naissance, et d’identité de genre masculine ou non-binaire ou de sexe légal masculin ou « autre » (cette troisième catégorie existe dans un certain nombre de pays), mais dont la constitution biologique est plus proche de celle d’une femme typique que de celle d’un homme typique, ainsi que les personnes assignées au sexe féminin à la naissance, et de constitution biologique féminine typique non altérée artificiellement, mais d’identité de genre masculine ou non binaire, ou de sexe légal masculin ou « autre ». Si on a la croyance que la sexuation biologique n’a pas d’impact substantiel sur les performances, ce n’est certes pas un problème puisqu’on se dit que ces personnes n’ont qu’à participer aux compétitions masculines, et qu’on s’imagine qu’elles auront toutes les chances d’y briller…
[4] Après avoir relayé sur sa page Facebook mon billet du 30/08/2026 en le qualifiant d’excellent (merci), Franck Ramus a écrit ceci le 03/09 en réponse à un commentaire : « Elle a une posture orientée et militante, mais sélective. De toute évidence, les différences entre les sexes ne lui posent pas de problème tant qu’elles se situent en-dessous du menton. Cet article (ainsi que ses autres productions sur les catégories de sexe dans les compétitions sportives) en est un bon exemple. » Je dirais quant à moi que les éloges adressés par Franck Ramus à ce billet et d’autres que j’ai écrits sur le même sujet, mais pas à ceux dans lesquels je démonte de manière tout aussi méthodique des discours auxquels il adhère, sont un bon exemple de sa posture orientée et militante, mais sélective. De toute évidence, la critique des discours faussement scientifiquement fondés ne lui pose pas de problème tant qu’elle ne porte pas atteinte à ses croyances personnelles.
Références citées
– Académie de Paris (06/2014) « Clefs d’actions pour l’égalité », livret accompagnant le DVD « L’égalité au cœur de l’enseignement disciplinaire »
– Jane English (1978) « Sex equality in sports », Philosophy & Public Affairs, vol.7(3), p.269-277
– Odile Fillod (10/08/2015) « Les pouvoirs extraordinaires de France 2 (partie 3) », Allodoxia, en ligne sur https://allodoxia.odilefillod.fr/2015/08/10/les-pouvoirs-extraordinaires-de-france-2-part3/
– Odile Fillod (08/08/2024) « Pour un traitement sérieux de la question des catégories “féminines” en sport », en ligne sur https://blogs.mediapart.fr/odile-fillod/blog/080824/pour-un-traitement-serieux-de-la-question-des-categories-feminines-en-sport
– Odile Fillod (14/08/2024) « Des hommes qui trichent ou des femmes victimes d’un ciblage raciste ? », en ligne sur https://blogs.mediapart.fr/odile-fillod/blog/140824/des-hommes-qui-trichent-ou-des-femmes-victimes-dun-ciblage-raciste
– Odile Fillod (24/08/2024) « Compétitions réservées aux femmes : pourquoi, comment ? », en ligne sur https://blogs.mediapart.fr/odile-fillod/blog/240824/competitions-reservees-aux-femmes-pourquoi-comment
– Odile Fillod (08/09/2025) « À propos de nouveaux critères d’éligibilité aux compétitions dites féminines », en ligne sur https://blogs.mediapart.fr/odile-fillod/blog/080925/propos-de-nouveaux-criteres-d-eligibilite-aux-competitions-dites-feminines
– Odile Fillod (30/08/2026) « Supériorité masculine en sprint : chronique d’une disparition annoncée », Allodoxia, en ligne sur https://allodoxia.odilefillod.fr/2026/08/30/superiorite-masculine-en-sprint-chronique-dune-disparition-annoncee/
– Medjaline Mhiri (08/09/2025) « Tests de féminité : le sport perdant », L’Humanité, p.19
– Michal Raz (2013) « Anaïs Bohuon, Le test de féminité dans les compétitions sportives. Une histoire classée X ? Paris, éditions iXe, 2012, 192 p. », Clio, vol.37(1), 257-259
– Joelle Wiels (2015) « Anaïs Bohuon – Le test de féminité dans les compétitions sportives : une histoire classée X ? », Cahiers du Genre, n°58, p.205-208