Dans un talk TEDx de 2014, Franck Ramus présente comme établies deux différences précoces entre garçons et filles, l’une comportementale et présente dès la naissance, l’autre de capacités cognitives présente dès l’âge de 3 à 5 mois. En réaction à un billet dans lequel je note qu’il admet lui-même aujourd’hui qu’on ne sait pas si ces différences existent, ce qui implique par définition qu’elles n’étaient pas établies en 2014, Franck Ramus use de forts mauvais arguments pour se dépêtrer de ma critique factuelle et au-delà, pour tenter de me discréditer en entretenant un malentendu sur la nature de mes écrits. J’ai bien peur que ce faisant, il ait aggravé son cas.
PLAN
« En soi, le fait qu’un chercheur puisse changer d’avis…
– Où est le problème ?
– L’argument inopérant du changement d’avis, déjà mobilisé
« Il n’y a en fait pas de contradiction…
– Déni de la contradiction factuelle que j’ai pointée
– Déni de toute contradiction entre son discours de 2014 et celui d’aujourd’hui
« Quand on donne une conférence scientifique grand public…
– La fausse excuse du manque de temps et du public non expert visé
– La véritable raison : fabriquer un argument percutant au service d’un narratif
– Des affirmations qui ne reflétaient pas « le consensus scientifique »
– Une caricature des résultats, et non une simplification
– La simplification nécessaire, faux argument déjà mobilisé
« Si je devais le refaire en 2026…
– Une teneur générale du message (hélas) inchangée
– Williams et al. 2021 plutôt que Ruigrok et al. 2014, lue trop vite et dont je lui ai montré la nullité
– Une méta-analyse plus récente (Enge et al 2023), sauf qu’il s’en sert pour dire n’importe quoi
« Comme on peut le constater, en 2025, je cite toujours cette étude…
– Qui est chagriné par quoi ?
– Connellan et al. 2000 toujours citée, mais beaucoup moins fallacieusement
– Une présentation qui reste tordue dans le sens du narratif qu’il promeut
– Cherry picking, again and again
« Contrairement à Odile Fillod, je ne considère pas que…
– Ma méthode habituelle ?
– La méthode de Franck Ramus ?
« Ce projet est destiné en premier lieu à satisfaire ma curiosité…
– Mon seul intérêt est de promouvoir un certain narratif ?
– Le promoteur d’un certain narratif, inconscient de ses croyances, intérêts et biais
Dans un talk TEDx de 2014 toujours en ligne [1], Franck Ramus présente comme établies deux différences très précoces entre garçons et filles, l’une comportementale et l’autre « de capacités cognitives ». D’une part, « dès la naissance, les garçons et les filles ont déjà des préférences pour des objets différents », en l’occurrence une « image abstraite » pour eux vs un visage pour elles. D’autre part, à l’âge de 3 à 5 mois les garçons « remarquent la différence » entre l’image d’un objet tridimensionnel et son image miroir, alors que les filles ne la « détectent pas ».
Or, comme je le signale dans un billet publié sur mon blog hébergé par Mediapart, un objectif explicite de l’un de ses projets de recherche actuels est d’établir si oui ou non, de telles différences précoces existent chez les enfants âgés de 0 à 6 mois et le cas échéant, à quelle âge elles émergent. Mon billet souligne la contradiction existant entre ces deux énoncés.
En réponse à celui-ci, Franck Ramus s’est fendu d’une billet sur son blog Ramus Méninges [2]. Il est vrai que comme il le relève en introduction, il n’a pas pu me répondre directement car je n’ai jamais ouvert les commentaires sur mon blog Mediapart – je ne voulais pas y prolonger l’expérience épuisante de la réponse à des centaines de commentaires vécue sur Allodoxia et parfois sur ma page Facebook. C’est très bien ainsi, puisque cela lui a laissé le loisir de déployer librement son arsenal argumentaire. Examinons-le point par point.
1. « En soi, le fait qu’un chercheur puisse changer d’avis sur un sujet n’est pas un problème. Il est même attendu que l’on change d’avis lorsque des données nouvelles apparaissent et ne sont pas compatibles avec ce que l’on pensait précédemment. »
Je suis évidemment d’accord : le fait qu’un chercheur puisse changer d’avis sur un sujet n’est pas un problème, c’est même au contraire une qualité indispensable. C’est bien pour cela que je n’ai jamais écrit que changer d’avis était un problème, ni a fortiori que là était le problème que j’entendais souligner dans mon billet.
Ce qui est en revanche un problème, et c’est ce que j’ai tenu à souligner en réponse à la petite armée des fans de Franck Ramus qui sur le web, venaient à nouveau d’opposer ses prétendues objectivité et rigueur scientifiques à mon prétendu militantisme mensonger faisant fi de l’état des données scientifiques, c’est de présenter ses croyances, opinions ou hypothèses scientifiques préférées comme étant des faits établis, en usant en outre de l’autorité conférée par son statut de chercheur présumé expert du domaine, sous couvert de vulgarisation de l’état des connaissances.
Présenter comme validée, acquise scientifiquement, une hypothèse qui ne l’est pas, c’est un problème, et ce même si on pense que les données disponibles sont pour l’instant « compatibles » avec elle. Franck Ramus semble ne l’avoir toujours pas compris, ou plutôt feindre de ne pas le comprendre car je ne doute pas qu’il maîtrise parfaitement la notion de niveau de preuve, et qu’il est bien conscient du problème lorsque des affirmations semblablement fallacieuses sont faites pour soutenir une théorie à laquelle il n’adhère pas, ou des assertions dont il sait qu’elles sont douteuses.
L’argument inopérant du changement d’avis, déjà mobilisé
Franck Ramus avait déjà mobilisé l’argument du changement d’avis non problématique lorsque j’avais signalé que dans un article publié en 2011 sur le site de l’Association Française pour l’Information Scientifique (AFIS), et en décembre 2010 dans un hors-série du magazine Science et Pseudo-Sciences qu’elle édite, il avait présenté comme « amplement confirmée » l’hypothèse selon laquelle le polymorphisme du gène du transporteur de la sérotonine affecte « la réponse de l’individu à des événements stressants ». Il précisait que les résultats de l’étude princeps – les porteurs de deux allèles courts de ce gène étaient « deux fois plus susceptibles » de développer une dépression suite à de nombreux événements stressants, ou à une maltraitance infantile – avaient été « répliqués dans au moins quatre autres études indépendantes ».
J’avais signalé en 2013 que cette présentation était trompeuse, car entre autres éléments relevés début 2012 par moi dans un billet critiquant la vulgarisation catastrophique de cette étude par Boris Cyrulnik, deux méta-analyses indépendantes publiées en 2009 dans Biological Psychiatry et dans JAMA avaient même conclu que selon les données alors disponibles, l’effet de ce polymorphisme sur le risque de dépression et sur l’interaction entre événements stressants et risque de dépression était inexistant ou négligeable. Même si comme je l’indiquais aussi en 2012, on pouvait lire une conclusion différente dans une troisième méta-analyse, parler en 2010/2011 d’un effet « amplement confirmé » et dont l’ordre de grandeur était une augmentation de 100 % du risque de dépression était loin de refléter l’état réel des connaissances à ce sujet : les résultats de l’étude princeps ne pouvaient être considérés comme acquis avant réplication indépendante (d’innombrables études d’association génétique publiées ont mis en évidence des corrélations qui se sont finalement révélées inexistantes, ou de taille beaucoup plus petite qu’annoncé initialement), or les études ultérieures avaient plus que jeté un doute sur leur validité.
Franck Ramus m’avait alors répondu : « Effectivement, ayant mis à jour ma biblio récemment, j’ai pu constater que l’interaction 5HTT-traumatismes-dépression n’était pas bien répliquée, et je m’abstiens désormais d’en faire état ». En 2024, dans un échange sur son blog, il confirmait : « Oui, Odile, on en a déjà parlé, et il n’y a pas contestation là-dessus: je ne crois plus aux résultats qui avaient été initialement rapportés sur le 5HTT », puis : « je ne suis aucunement gêné d’avoir changé d’avis sur la question, ainsi que je l’ai déjà dit il y a plus de 10 ans sur votre blog! Quand l’état de l’art des données scientifiques change, mon avis change, ça m’arrive tout le temps et ça ne me pose aucun problème ».
Le problème est en fait que ce qu’il écrivait en 2010/2011 au titre de la vulgarisation scientifique, en tant que présumé expert et au nom de l’AFIS, ne reflétait pas « l’état de l’art des données scientifiques ». Il s’agissait simplement de l’expression de sa croyance en des résultats (« je ne crois plus »), croyance motivée par sa conviction que la variabilité génétique commune induit d’importantes différences inter-individuelles dans le fonctionnement du cerveau, et par suite dans les capacités cognitives et les tendances comportementales (croyance dont je n’entends pas évaluer la véracité). Son envie de croire en la solidité de ces résultats précis, et de porter la bonne parole auprès du grand public en les citant comme exemple au sein d’un message plus général qu’il s’efforçait de faire passer, l’a tout simplement conduit à suspendre son jugement critique sur l’étude en question et à répéter sans le vérifier ce que disaient certains chercheurs du domaine quant à l’état de réplication/confirmation de ses résultats.
Comme nous allons le voir, la situation est similaire concernant en particulier ce qu’il faisait dire en 2014 à l’étude censée avoir montré l’existence d’une différence de préférences dès la naissance. Mais ce n’est manifestement pas un problème à ses yeux, de contribuer à saper l’autorité de la science en se posant comme son porte-parole objectif, en lui faisant d’abord dire ce qu’elle ne soutient pas puis en prétendant qu’elle dit maintenant autre chose, comme si elle avait elle-même « changé d’avis ». Dont acte.
2. « Il n’y a en fait pas de contradiction entre ce que je disais en 2014, ce que je dis aujourd’hui et mes projets de recherche actuels. […] Si je devais le refaire en 2026 […] je pourrais d’ailleurs répéter à peu de choses près l’extrait cité par Fillod »
Déni de la contradiction factuelle que j’ai pointée
Que Franck Ramus prétende qu’il n’y a « en fait pas de contradiction », qu’il se dise même prêt à répéter aujourd’hui « à peu de chose près » ce qu’il disait dans l’extrait de 2014 que j’ai cité, me laisse perplexe. Ce déni est-il juste stratégique, un pari sur le fait que son lectorat n’ira pas lire ce que je citais dans mon billet ? Je laisse juger de la contradiction en comparant les deux extraits que j’avais relevés :
– en 2014, Franck Ramus dans son talk TEDx (min 12:55) : « dans mon laboratoire on a des méthodes pour étudier la perception du nourrisson, et donc par exemple on peut regarder si le nourrisson préfère regarder plus longtemps un stimulus visuel ou un autre. Et ce qu’on observe, dans ce genre d’expériences, c’est que des bébés très jeunes, lorsque ce sont des filles, vont préférer regarder plus longtemps le visage féminin, mais lorsque ce sont des garçons, vont préférer regarder plus longtemps cette image abstraite qui, vous ne le voyez pas, mais il y a une ficelle avec une boule qui pendouille, donc c’est une espèce de mobile. Donc vous voyez que dès le plus jeune âge, en l’occurrence il y a une expérience qui le montre dès la naissance, les garçons et les filles ont déjà des préférences pour des objets différents. On voit aussi quelques différences au niveau de capacités cognitives, comme la fameuse rotation mentale dans l’espace. Donc on montre l’objet en 3D à ce bébé, et puis on le fait tourner, on le présente sous différentes orientations, et puis au bout d’un moment, on présente l’image miroir de cet objet, donc ça n’est plus le même objet obtenu par rotation. Et là ce qu’on observe, c’est que les bébés garçons remarquent la différence, et ça se traduit par une augmentation de leur temps de regard vers ce nouvel objet, alors que les filles, vous le voyez sur les deux barres de gauche, elles ne manifestent pas de différence dans leur temps de regard, donc a priori ne détectent pas la différence entre l’objet et son image miroir. Et là, on parle d’expériences qui ont été effectuées entre 3 et 5 mois, autrement dit à un âge où il est quand même assez peu plausible qu’on ait déjà biaisé la cognition de ces bébés par des traitements différents de ces bébés entre les garçons et les filles. » ;
– en 2026, Franck Ramus dans la description d’un de ses projets de recherche (as of mai 2026) : « Despite a number of studies, it remains unclear whether male and female human infants (0-6 months old) manifest different visual preferences or perceptual abilities. The goal of this project is to determine with greater confidence whether this is the case or not, and at what age such differences appear. In particular, we are interested in finding out whether male and female infants show different spontaneous preferences for human faces vs. inanimate objects, as suggested by various studies, old and new (e.g., Lewis et al. 1966; Connellan et al. 2000). We are also interested in finding out whether they show differences in certain cognitive abilities, such as mental rotation (Enge et al. 2023). »
Ma traduction en français pour les non-anglophones : « Malgré un certain nombre d’études, il reste à clarifier si les nourrissons humains de sexes masculin et féminin (âgés de 0 à 6 mois) manifestent des préférences visuelles ou des capacités perceptives différentes. L’objectif de ce projet est de déterminer de manière plus fiable si c’est le cas ou non, et à quel âge ces différences apparaissent. Nous cherchons notamment à savoir si les préférences spontanées pour les visages humains versus les objets inanimés diffèrent entre les nourrissons de sexes masculin et féminin, comme le suggèrent diverses études, anciennes et nouvelles (ex : Lewis et al. 1966 ; Connellan et al. 2000). Nous cherchons également à savoir s’ils présentent des différences dans certaines capacités cognitives, dont la rotation mentale (Enge et al., 2023). »
Comment peut-on nier que ces deux énoncés sont contradictoires ? Des différences ne sauraient être établies en 2014, et donc présentées comme telles, pour finalement ne plus l’être en 2026. La présentation faite en 2014 par Franck Ramus est d’autant plus problématique que comme nous le verrons, sa description desdites différences ne correspond même pas aux résultats des petites études qu’il donne en référence sur les diapositives qui illustrent cet extrait de 2014, et qui ont été contredits.
Déni de toute contradiction entre son discours de 2014 et celui d’aujourd’hui
Comme on le verra également plus loin, la teneur générale du message que Franck Ramus continue à produire à l’attention du grand public, concernant les causes de certaines différences cognitives et comportementales entre filles/femmes et garçons/hommes, est certes globalement la même que celle de son talk TEDx de 2014. Mais si on examine de près le contenu de son discours actuel, on y trouve de multiples énoncés qui ne sont pas compatibles : des différences radicales sont devenues plus subtiles, des résultats présentés comme acquis sont devenus incertains, ou encore un effet de la testostérone prénatale présenté comme acquis est devenu une hypothèse. Franck Ramus ne peut le contester, et c’est là qu’intervient son argument suivant.
3. « Quand on donne une conférence scientifique grand public en 18 minutes, on s’efforce de raconter une histoire qui est la plus conforme possible au consensus scientifique à ce moment-là, même si on n’a pas le temps d’évoquer tous les résultats pertinents ni d’expliquer les études en détail et qu’on est obligé de simplifier pas mal de choses. »
La fausse excuse du manque de temps et du public non expert visé
C’est un argument plus classique des mauvais vulgarisateurs, et de ceux qui font passer auprès du grand public l’expression de leurs croyances ou opinions pour un compte rendu de l’état des connaissances scientifiques, lorsqu’on signale que leur présentation d’un sujet s’en écarte grandement : cela relèverait de la nécessaire simplification due au temps limité et au fait qu’on s’adresse au grand public. Il est pourtant toujours possible de s’exprimer simplement mais en des termes plus précis, sans caricaturer les résultats de la recherche ni en inventer, ni faire croire qu’un fait est établi quand il ne l’est pas, et ce n’est pas plus long.
Il n’aurait ainsi pas été plus long de dire par exemple plutôt ceci, qui me semble parfaitement compréhensible par le grand public : « Certaines études suggèrent que très tôt, les préférences pour certains objets diffèrent en moyenne entre filles et garçons. Une étude beaucoup citée a en particulier observé dans un échantillon de 102 nouveau-nés que dès les deux premiers jours de vie, plus de garçons que de filles semblaient préférer regarder un mobile plutôt qu’un visage, et plus de filles que de garçons semblaient avoir la préférence inverse. Ces résultats restent toutefois à confirmer car ils n’ont jamais été répliqués, or ils sont fragiles notamment en raison de défauts méthodologiques, et d’autre études ne vont pas dans le même sens ». Evidemment, c’est moins sexy, et surtout ça ne va pas dans le sens de l’histoire qu’il « s’efforce de raconter ».
La véritable raison : fabriquer un argument percutant au service d’un narratif
Cette histoire, c’est celle qu’il explique juste après la séquence citée plus haut, où sont présentées les deux fameuses différences précoces : « S’il peut y avoir des différences aussi précoces, d’où viennent-elles ? Eh bien on a une petite idée des mécanismes qui sont à l’œuvre. Vous savez qu’il existe des différences génétiques entre les hommes et les femmes, dans leurs chromosomes sexuels, et le fait que le fœtus mâle possède un chromosome Y va différencier ses gonades en testicules, très précocement, et ces testicules vont sécréter de la testostérone. Et la testostérone va imprégner les tissus progressivement, en atteignant un pic aux alentours de 15 semaines de gestation. Mais vous voyez, si vous regardez la ligne en pointillés en bas, que chez le fœtus fille, eh bien la testostérone reste à zéro pendant tout le développement. Et le fait que cette testostérone imprègne tous les tissus va masculiniser les tissus, va modifier un petit peu les cellules pour leur faire adopter une forme qui est spécifique au sexe mâle, et ce phénomène se produit aussi dans le cerveau, et conduit à des différences à la fois de structure et de fonction dans le cerveau, et à des différences de comportement. »
Notons au passage qu’il illustre cet extrait de son talk TEDx par un graphique pris chez Melissa Hines (2004), ce qui donne une première idée des sources sur lesquelles il se basait lorsqu’il a commencé à faire des conférences grand public sur ce sujet dont il n’était nullement expert (pour en savoir plus, taper « Melissa Hines » dans la zone de recherche sur la colonne de droite du présent blog). Je pense qu’il croyait vraiment à l’époque, en raison des sources secondaires biaisées sur lesquelles il se basait alors entièrement, auxquelles il accordait spontanément sa confiance car elles flattaient ses croyances préalables, que la chaîne de causalité biologique menant chez l’être humain de la différence entre chromosomes XX et XY à certaines différences cognitives et comportementales était bien établie, et en particulier que la différence de testostérone prénatale était l’élément clé, comme sa diapositive en témoigne.

Quoi qu’il en soit, son talk TEDx de 2014 est structuré de sorte à laisser croire à son auditoire que ladite chaîne de causalité ne fait aucun doute :
– à partir de la minute 4:50, il présente comme établies les différences cérébrales rapportées dans Ruigrok et al. 2014 (telles régions « ont » en moyenne des volumes plus grands « chez les femmes » que « chez les hommes », telles autres l’inverse),
– il affirme que « ça se traduit par des différences dans les performances dans des tests », citant ensuite à titre d’exemple le fait que « les femmes sont meilleures dans les tâches de mémorisation des localisations des objets, alors que les hommes sont meilleurs, en moyenne, dans les tâches où il faut manipuler des objets dans l’espace »,
– présentant l’effet de la menace du stéréotype (un effet contextuel) en le nommant fallacieusement « effets de stéréotypes » (sic), il souligne que la taille de cet effet est insuffisante pour expliquer toutes sortes de différences cognitives et comportementales de plus grande ampleur, dont la plus grande empathie des femmes, la plus grande agressivité des hommes et la préférence plus marquée pour les jouets masculins chez les garçons, ainsi que les meilleures performances des hommes en raisonnement mécanique et en rotation mentale en 3D,
– puis à partir de la minute 12:00, il ajoute que « spontanément, les hommes et les femmes sont attirés par des objets et des activités différentes, et ces différences s’observent dès l’enfance ».
C’est là qu’interviennent les deux fameux résultats concernant les différences précoces : dès la maternelle, « les garçons sont attirés par des jeux un petit peu plus actifs, turbulents, compétitifs, alors que les filles vont être attirées par des jeux plus calmes, et aussi plus sociaux et coopératifs ». Pour savoir si les « biais d’éducation entre les garçons et les filles peuvent expliquer entièrement ces différences […], il faut regarder à des âges plus jeunes, avec des méthodologies appropriées », et donc « par exemple on peut regarder si le nourrisson préfère regarder plus longtemps un stimulus visuel ou un autre », etc.
C’est pour apporter un argument percutant, devant finir de convaincre son auditoire de la véracité de l’histoire qu’il « s’efforce de raconter », qu’il met à ce moment notamment en avant le prétendu fait que quand des études se penchent sur la question des préférences précoces pour un visage vs un objet (ou « une image abstraite » ou un mobile), elles observent (toutes) que les filles préfèrent (toutes) regarder le premier alors que les garçon préfèrent (tous) regarder le second, et que Connellan et al. 2000 « montre » même que c’est le cas dès la naissance. C’est bien uniquement parce qu’il s’efforce de raconter une histoire conforme à sa croyance (dont il ne s’agit pas ici d’évaluer la véracité) que Franck Ramus fait alors, en particulier sur la question précise des différences précoces de préférences, une présentation de l’état des connaissances qui ne relève pas de la simplification, mais de la falsification.
Des affirmations qui ne reflétaient pas « le consensus scientifique »
Car l’affirmation qu’il existe chez le nourrisson une différence entre filles et garçons dans les préférences pour un visage vs une image abstraite ou un objet, et celle que Connellan et al. 2000 « montre » que c’est le cas dès la naissance (un élément clé à l’appui de l’histoire racontée, car une telle différence ne saurait s’expliquer par une socialisation différenciée), n’a jamais reflété le « consensus scientifique », pas plus en 2014 qu’aujourd’hui.
Déjà en 2005, dans un article publié dans une revue scientifique de psychologie tout sauf confidentielle, Elizabeth Spelke – comme Franck Ramus professeure et chercheuse en psychologie cognitive, directrice d’un laboratoire de recherche et membre du Conseil scientifique de l’Education nationale depuis 2018 – notait que Connellan et al. 2000 se distinguait notamment par sa « curieuse » absence de réplication, et estimait quant à elle qu’« une vaste littérature plus ancienne suggère que les nourrissons masculins et féminins ont le même degré d’intérêt pour les gens et pour les objets », et que combinée à des recherches plus récentes, cette littérature n’indique « pas que dès la naissance et par la suite, les bébés garçons sont plus focalisés sur les objets et que les bébés filles sont plus focalisés sur les gens »[3].
Les publications faites entre 2005 et 2014 n’ont pas démontré que finalement, ces différences existaient bel et bien. Selon les termes mêmes de Franck Ramus rappelés plus haut, en 2026 on ne sait toujours pas si oui ou non, les bébés garçons et filles âgés de 0 à 6 mois manifestent des préférences visuelles différentes, ni à quel âge elles apparaissent le cas échéant, et en particulier s’ils présentent des préférences spontanées différentes pour les visages humains vs les objets.
Une caricature des résultats, et non une simplification
Outre que Franck Ramus nie à nouveau un de ses forfaits en invoquant l’excuse d’un fantomatique « consensus scientifique » de l’époque, soulignons que même en prenant pour argent comptant les résultats de Connellan et al. 2000, ceux-ci ne soutiennent pas ce qu’il prétend, à savoir que les filles « vont préférer regarder plus longtemps le visage féminin » alors que les garçons « vont préférer regarder plus longtemps cette image abstraite ».
Franck Ramus pêche ici par un autre défaut classique chez les tenants de discours de naturalisation des différences cognitives ou comportementales entre les sexes, à savoir la caricature de résultats de sorte à donner l’impression d’une claire dichotomie entre filles/femmes et garçons/hommes – voir à ce sujet mon article « Les sciences et la nature sexuée du psychisme au tournant du XXIe siècle », publié en 2014 dans la revue Genre, sexualité & société, qui présente une synthèse des recherches que j’ai menées dans le cadre d’un doctorat à l’EHESS de fin 2007 à début 2013, puis de manière indépendante [4]).
En l’occurrence, comme je l’ai souligné en 2013 dans un billet dédié à la vulgarisation/instrumentalisation de Connellan et al. 2000, les auteurs rapportent tout d’abord ne pas avoir trouvé de différence statistiquement significative entre le pourcentage de temps passé en moyenne par les garçons à regarder le visage de l’expérimentatrice et celui passé en moyenne par les filles, ni entre le premier et celui passé par les garçons à regarder le mobile qu’elle leur présentait alternativement (un mobile affublé d’une photo de son visage découpée en morceaux et remontée sens dessus-dessous, plutôt qu’une « image abstraite »).
Par ailleurs, même en prenant pour argent comptant leur mesure des « préférences » des nouveau-nés et leur calcul de la significativité statistique des différences, pourtant discutables comme je l’ai expliqué en 2013, Connellan et al. 2000 ne trouvent pas que les filles ont « préféré regarder plus longtemps » le visage (que le mobile) alors que les garçons ont « préféré regarder plus longtemps » le mobile (que le visage), quoi qu’en dise leur abstract trompeur. Si l’on s’en tient à ce qu’ils rapportent concrètement, on voit que selon eux, 64 % des filles n’ont pas manifesté de préférence pour le visage et 57% des garçons n’ont pas manifesté de préférence pour le mobile.
De la même façon, les deux études que Franck Ramus donne en référence pour la différence de capacité de rotation mentale (Moore & Johnson 2008 et Quinn & Liben 2008) ne rapportent pas que « les bébés garçons remarquent la différence […] alors que les filles […] ne manifestent pas de différence dans leur temps de regard, donc a priori ne détectent pas la différence », mais des différences moyennes plus subtiles entre le groupe des filles et celui des garçons dans ces petits échantillons d’enfants états-uniens.
Pour ne prendre que l’étude de Moore & Johnson 2008 faite sur 20 filles et 20 garçons âgés de 5 mois, dont le graphique présenté sur la diapositive de Franck Ramus est tiré, les auteurs y rapportent factuellement que 70 % des garçons ont « préféré l’image miroir », i.e. remarqué la différence, versus 45 % des filles. Leur abstract et leur commentaire des résultats sont certes également trompeurs (à nouveau, comme c’est hélas souvent le cas dans ce genre de littérature), mais si l’on s’en tient aux données factuellement rapportées comme je le fais, et comme il conviendrait toujours de le faire lorsqu’on prétend vulgariser les résultats d’une étude, force est de constater qu’elles sont en contradiction avec ce que dit Franck Ramus en 2014 dans son talk TEDx.
La simplification nécessaire, faux argument déjà mobilisé
En 2017 déjà, Franck Ramus avait cosigné un texte qui pour balayer une de mes critiques, utilisait ce faux argument de la simplification nécessaire – et jugée non problématique dès lors qu’elle permet de raconter une histoire qu’on croit correcte et qu’on tient à répandre dans le grand public.
Rédigé par Jacques Balthazart, et également co-signé par Peggy Sastre, Nicolas Gauvrit, Claudine Junien et Michel Raymond, ce texte m’attaquait de manière virulente en réaction à ma critique factuelle d’une vidéo de Max Bird devenue virale, dans laquelle il affirmait que l’homosexualité était « scientifiquement expliquée », car il était prétendument démontré que notre orientation sexuelle est déterminée au stade embryonnaire, et définitivement fixée à ce stade, par une action structurante de la testostérone prénatale sur un certain noyau dans le cerveau [5].
La fine équipe admettait du bout des lèvres que les points que j’avais relevés étaient « souvent corrects », et même que Max Bird avait « évidemment » fait un « raccourci énorme », mais le problème était qu’un « un exposé détaillé » prendrait un temps trop long (comme si seul un exposé détaillé permettait de ne pas se vautrer dans les contre-vérités). Ce « raccourci » n’était pas grave, car les points que j’avais relevés ne remettaient pas en cause la « théorie générale » selon laquelle l’orientation sexuelle « est largement déterminée par divers facteurs biologiques […] agissant essentiellement pendant la période pré ou périnatale ». De manière quelque peu contradictoire avec la notion de « raccourci énorme », Jacques Balthazart disait même être entièrement d’accord avec le contenu de la vidéo de Max Bird que j’avais critiquée, « présentant la thèse de façon amusante et évidemment simplifiée mais néanmoins correcte ».
L’important était que Max Bird diffuse, je cite : « un message qui devrait aider à combattre l’homophobie, à savoir : l’homosexualité n’est pas un choix et elle est largement influencée si pas entièrement déterminée par des facteurs biologiques multiples qui ne sont pas tous parfaitement identifiés, mais les détails sont-ils vraiment si important ? ». Je trouve pour ma part que tenir de tels propos devrait discréditer définitivement ces personnes en tant que vulgarisatrices sur la question des facteurs biologiques de l’orientation sexuelle chez l’être humain.
4. « Si je devais le refaire [le talk TEDx de 2014] en 2026, je changerais certains détails, je modifierais certaines études que je cite (par exemple sur les différences cérébrales je citerais plutôt notre propre étude qui est bien plus probante: Williams et al. 2021), je citerais des méta-analyses plus récentes, mais la teneur générale de mon message serait la même […] Pour les personnes intéressées de savoir ce que je dis du même sujet actuellement, il y a une conférence en ligne enregistrée en 2025 dans laquelle je prends beaucoup plus de temps […] »
Une teneur générale du message (hélas) inchangée
Je le confirme, la teneur générale du « message » que Franck Ramus tient à faire passer au grand public n’a pas changé, si on compare ce qu’il disait en 2014 avec sa conférence organisée par l’AFIS en 2025. Il s’agit toujours de convaincre son auditoire que certaines différences cognitives et comportementales entre filles/femmes et garçons/hommes découlent assurément de différences naturelles neuronatomiques ou de fonctionnement du cerveau (notamment sous l’effet de la testostérone), dont l’origine ultime est leurs différences génétiques sélectionnées au cours de l’évolution.
Il prend en revanche bien davantage de précautions dans sa description de certaines des différences en questions, ainsi que des causes et des conséquences supposées des différences cérébrales, et il rend compte plus correctement aussi de certaines études réalisées sur les facteurs sociaux de différences. Ce qui a changé depuis 2014, outre sa prise en compte anecdotique de certaines de mes critiques, c’est qu’il appartient depuis 2018 au Conseil scientifique de l’éducation et qu’il a commencé à travailler lui-même sur certains aspects du sujet, ce qui l’a conduit à regarder de plus près l’état des données scientifiques sur ceux-ci, bref, à rattraper un peu de son immense retard [6] dans la prise de connaissance du domaine auquel j’ai consacré de nombreuses années de recherche – non pas en tant que productrice d’études du domaine (en sciences psychologiques et biomédicales) mais en tant que productrice d’analyses de la production et de la vulgarisation des études susceptibles d’appuyer le narratif qu’il promeut.
Williams et al. 2021 plutôt que Ruigrok et al. 2014, lue trop vite et dont je lui ai montré la nullité
Sur les différences cérébrales, Franck Ramus citerait donc aujourd’hui évidemment sa propre étude, effectivement bien plus probante que celle de Ruigrok et al. 2014 sur laquelle il s’appuyait en 2014. Cette méta-analyse réalisée principalement par une étudiante de master de Simon Baron-Cohen, co-auteur de cette étude (comme Connellan et al. 2000, quelle curieuse coïncidence !), n’était ni faite ni à faire notamment parce qu’elle additionnait des choux et des carottes. Plus précisément, des volumes cérébraux locaux exprimés en valeur absolue y étaient moyennés avec des données ajustées au volume global du cerveau, ce qui n’a aucun sens et rendait leurs résultats fantaisistes.
C’est en échangeant en 2017 avec moi sur Facebook que Franck Ramus en a pris conscience, et qu’il a fini par réaliser qu’il avait fait dire à cette étude des choses qu’elle ne permettait pas de dire, notamment lors de sa conférence grand public donnée en 2014 dans le cadre de la Nuit des sciences. Nicolas Gauvrit s’est également reposé à tort sur cette étude pourrie, d’abord avec Franck Ramus dans le magazine édité par l’AFIS puis seul sur son blog. Pour des détails et les références, voir la note n°6 du premier des deux billets que j’ai consacrés en 2019 à certaines des balivernes racontées par Jacques Balthazart (je me suis ensuite arrêtée, découragée par la loi de Brandolini).
Revenons à ce que Franck Ramus expliquait à ce sujet dans son talk TEDx de 2014 (min 4:50) : « Au niveau du cerveau, si on regarde différentes régions cérébrales, il y en a qui différent entre les hommes et les femmes. Cette image [une figure tirée de Ruigrok et al. 2014] vous montre que les régions en bleu ont des volumes de matière grise plus grands chez les hommes que chez les femmes, en moyenne, alors que les zones en rouge ont des volumes de matière grise plus grands chez les femmes que chez les hommes. Je vais pas passer en détail toutes les régions, mais en gros, il y en a un certain nombre qui sont dans le système limbique, autrement dit ce qu’on pourrait appeler le cerveau émotionnel. Alors maintenant, si on regarde au niveau cognitif, est-ce que ça se traduit par des différences dans les performances dans des tests, eh bien là encore, la réponse est oui. ».
Dommage que Franck Ramus n’ait pas fourni de références pour étayer son idée que les différences pointées dans Ruigrok et al. 2014 se traduisaient par des différences de performances à des tests entre filles/femmes et garçons/hommes… Dans la bibliographie de son talk TEDx, destinée à contenir les études étayant ses propos, il se contentait de donner la référence de Ruigrok et al. 2014 et de souligner (pour lui conférer de l’autorité) qu’il s’agissait d’une méta-analyse « portant sur 16 études comprenant 2186 participants ». Mais existaient-elles, ces références, ou n’était-ce ici encore que l’expression d’une croyance de Franck Ramus ?
Quoi qu’il en soit, dans l’article publié dans The Conversation fin 2021 auquel Franck Ramus renvoie ici, il signale que son étude (portant sur un énorme échantillon de données cérébrales d’adultes britanniques) trouve de nombreuses régions montrant « de petites différences statistiques » non explicables par les différences de volume global du cerveau, et surtout il ajoute ceci : ces résultats « ne disent rien, ni sur les causes ni sur les conséquences de ces différences. Et le reste des connaissances scientifiques en neurosciences ne permet pas à l’heure actuelle de combler ces lacunes ». Ah, voilà un énoncé de vulgarisation simple et correct, comme quoi ce n’est pas si difficile ! Ne contredit-il pas un peu celui de 2014 ?
En ce qui concerne les facteurs qui ont induit ces petites différences moyennes entre les femmes et les hommes de cet échantillon d’adultes britanniques, Franck Ramus ajoute dans cet article de 2021 : « S’agit-il de facteurs génétiques (chromosomes X et Y) ? De différences hormonales, précoces ou tardives ? De différences environnementales, notamment dans la manière dont les êtres humains sont élevés et traités différentiellement selon leur sexe ? Une combinaison des trois ? Certaines personnes s’empresseront d’affirmer que ces différences sont évidemment innées, d’autres qu’elles ne peuvent être qu’acquises. Dans un cas comme dans l’autre, ces personnes s’avanceront bien au-delà de ce que la connaissance scientifique permet de dire. »
Franck Ramus ne se serait-il pas avancé un poil au-delà de ce que la connaissance scientifique permettait de dire, lorsqu’il affirmait en 2014 dans son talk TEDx, au sujet des enfants humains, que « le fait que cette testostérone imprègne tous les tissus va masculiniser les tissus, va modifier un petit peu les cellules pour leur faire adopter une forme qui est spécifique au sexe mâle, et ce phénomène se produit aussi dans le cerveau, et conduit à des différences à la fois de structure et de fonction dans le cerveau, et à des différences de comportement » ?
Une méta-analyse plus récente (Enge et al 2023), sauf qu’il s’en sert pour dire n’importe quoi
On ose espérer que s’il devait refaire son talk TEDx en y traitant des mêmes questions, Franck Ramus citerait effectivement aujourd’hui « des méta-analyses plus récentes », plutôt que plusieurs des références douteuses qu’il citait en 2014. Encore faudrait-il qu’il s’en serve correctement, ce dont on peut légitimement douter.
Car ce n’est pas ce qu’il fait sur la question de la différence de capacité de rotation mentale en 3D dans la petite enfance, par exemple, dans la conférence de 2025 déjà citée. En effet, il donne tout d’abord à nouveau en référence Moore & Johnson 2008 et Quinn & Liben 2008 et les commente en ces termes : « on a un certain nombre d’expériences qui suggèrent que les filles de 3 à 5 mois ne font pas la différence entre un objet et son image miroir, alors que les garçons, eux, font une différence » (à 1:05 :02). Pire, il ajoute : « Est-ce que ça a été répliqué ? […] Il y a une méta-analyse récente […] qui suggère que oui, cette différence est robuste, et ne dépend pas de l’âge, d’ailleurs elle est observée aussi bien à 3 mois qu’à 16 mois ».
La méta-analyse que Franck Ramus présente ici, Enge et al. (2023), incluant 62 expériences publiées menées sur divers échantillons contenant au total 1705 enfants âgés de 3 à 16 mois, ne conclut évidemment pas que cette différence radicale imaginaire est présente dès 3 mois puis à tout âge jusqu’à 16 mois inclus : les auteurs rapportent avoir trouvé que dans ces expériences, les garçons ont en moyenne « reconnu les objets après rotation de manière légèrement plus fiable que les filles ».
Par ailleurs, comme il est d’usage dans les méta-analyses de bonne qualité, ils ont pris en compte la possibilité d’un biais de publication et estimé ce que deviendrait leur résultat si ce biais était corrigé. Sans surprise, leur diagramme d’évaluation du biais de publication (fig. 4.b) met en évidence un biais en faveur de la publication d’études ayant trouvé que les garçons étaient meilleurs que les filles, par opposition à celles n’en ayant pas trouvé ou ayant trouvé l’inverse (même si ce biais n’est pas statistiquement significatif). On remarque en particulier que la différence énorme rapportée par Quinn & Liben 2008 sort largement des clous.
C’est encore une fois un classique : une ou deux premières études réalisées sur de petits échantillons mettent en évidence un phénomène de grande ampleur, puis quand la question est suffisamment intéressante pour que d’autres études soient faites, les données accumulées montrent que ce phénomène était finalement d’ampleur bien plus modeste, voire n’existait pas. C’est la raison pour laquelle les journalistes et les vulgarisateurs devraient s’abstenir de faire des affirmations tonitruantes sur la base de ce type d’études préliminaires.
Enge et al. précisent que l’existence de la petite différence moyenne entre garçons et filles qui ressort de leur méta-analyse ne résiste qu’à de « faibles degrés de biais de publication » (p.8). Lorsqu’on regarde la table S10 des données supplémentaires en ligne, à laquelle ils renvoient sur ce point pour connaître les résultats des modèles statistiques qu’ils ont testés, on constate en effet qu’avec trois des quatre modèles (One-tailed, moderate bias, One-tailed, severe bias et Two-tailed, severe bias), la différence moyenne entre filles et garçons n’est plus statistiquement significative (outre qu’elle change de sens avec le second modèle). Seul le modèle « Two-tailed, moderate bias » préserve la différence moyenne, qui reste alors de justesse statistiquement significative (p= 0.043). Pour eux, leurs résultats indiquent que les différences filles-garçons en rotation mentale « sont petites et non détectables de manière robuste dans les premiers mois de la vie » (p.1). Sans commentaire.
5. « Comme on peut le constater, en 2025, je cite toujours cette étude de Connellan et al. (2000) qui chagrine tant Odile Fillod. Pas parce qu’elle serait parfaite et qu’elle donnerait un résultat définitif et incontestable, mais parce qu’elle a le mérite d’exister, et que malgré ses limites elle fournit des résultats que l’on doit prendre en compte dans la synthèse globale que l’on fait du sujet. »
Soulignons d’abord le procès d’intention gratuit, alors que l’existence de l’étude de Connellan et al (2000) ne me chagrine en rien. Bien au contraire, au-delà de ce qu’elle révèle sur la façon dont Simon Baron-Cohen s’y est pris pour produire des données à l’appui de la théorie qu’il commençait alors à promouvoir, elle est pour moi un formidable outil de détection des croyances des personnes qui la citent pour appuyer un certain discours, de leur niveau de rigueur et/ou de leur degré de méconnaissance du réseau d’études dans laquelle il convient de la considérer et de l’interpréter.
Ce qui semble chagriner Franck Ramus en revanche, c’est que j’ai pointé que sa manière d’en parler et de l’utiliser en 2014, pour étayer l’histoire qu’il « s’efforce de raconter », était problématique. En effet, au lieu de s’abstenir de me répondre ou de reconnaître que j’ai raison, et faute de pouvoir le réfuter, il tente de le cacher derrière un gros nuage de fumée.
Connellan et al. 2000 toujours citée, mais beaucoup moins fallacieusement
Pour ce qui est de sa citation de cette étude encore aujourd’hui, en particulier dans la conférence grand public organisée par l’AFIS qu’il a faite en 2025 à laquelle il renvoie ici, on peut aussi constater qu’il la cite certes, mais de manière bien différente. Cette fois-ci :
– il décrit correctement les stimuli auxquels ont été soumis les nouveau-né,
– il ne montre pas son photomontage d’expérience fictive laissant croire à tort que Connellan et al. ont utilisé un dispositif expérimental plus conforme aux standards de la recherche que celui à fort risque de biais qu’ils ont utilisé,
– il ne laisse pas croire que Lutchmaya & Baron Cohen 2002 constitue une réplication de Connellan et al. 2000 (il précise cette fois « à 12 mois », au lieu de la mention « dès la naissance » qu’il s’appliquait à elle aussi dans la diapositive de son TEDx de 2014),
– il ne monte pas en généralité ni ne laisse entendre que les constats de cette étude ont été maintes fois faits y compris dans son laboratoire (versus dans son TEDx de 2014 : « dans mon laboratoire on a des méthodes pour étudier la perception du nourrisson, et donc par exemple on peut regarder si le nourrisson préfère regarder plus longtemps un stimulus visuel ou un autre. Et ce qu’on observe, dans ce genre d’expériences […] »),
– il dit : « dans cette expérience, ils ont trouvé que […] », au lieu de dire que cette expérience « montre » que cette différence prétendument établie chez le nourrisson en général est présente dès la naissance,
– il ajoute : « c’est juste une expérience, qui est loin d’être parfaite, qui a un petit effectif », puis soulève la question de sa réplication, et conclut : « ça me démange un petit peu de refaire moi-même cette expérience, au niveau d’ignorance où on en est ».
Saluons ses progrès : c’est bien ! Mais peut mieux faire, ai-je envie de dire. Car il ne peut toutefois pas s’empêcher de tordre encore un peu la réalité dans le sens de l’histoire qu’il s’efforce de raconter.
Une présentation qui reste tordue dans le sens du narratif qu’il promeut
En effet, premièrement il prétend faussement que les auteurs « ont trouvé que les nouveau-nés garçons préféraient en majorité regarder le mobile, alors que les nouveau-nés filles préféraient en majorité regarder le visage ». Or, comme on le voit dans le premier tableau de l’article de Connellan et al. reproduit dans sa diapositive, seuls 43% des garçons ont « préféré » regarder le mobile et seules 36 % des filles ont « préféré » regarder le visage (le second tableau ne montre pas les fréquences de chacune des préférences, mais ce dont je parle plus haut, avec en particulier deux différences qui ne sont pas statistiquement significatives). Sa présentation incorrecte des résultats tend toujours à accentuer l’opposition entre filles et garçons.
Deuxièmement, la mention « Egalement à 12 mois : Lutchmaya & Baron-Cohen 2002 » figurant sur sa diapositive est trompeuse, car cette étude faite sur 60 enfants âgés en moyenne d’un an – par une doctorante de Simon Baron-Cohen, sous sa direction – est assez différente. Elle rapporte que 79% des garçons ont préférentiellement regardé des vidéos montrant des voitures, plutôt que des vidéos montrant deux personnes en train de parler ou un homme en train de lire à haute voix un livre pour enfant, et que 56 % des filles ont eu la préférence inverse. Certes, Baron-Cohen prétend que ces résultats « replicate the pattern seen in our experiment of one-day old neonates », mais on n’est pas tenu de suivre son interprétation généreuse de ses propres travaux, d’autant que selon lui ce qui est ici « répliqué », c’est que l’attention des garçon se porte davantage sur le « mouvement mécanique », versus celle des filles davantage sur le « mouvement biologique », et non que les garçons préfèrent regarder « une image abstraite » ou « un objet inanimé » et les filles « un visage ». Laisser croire par la mention « Egalement à 12 mois » que la même différence de préférence visuelle pour les visages vs objets est observée à cet âge ne sert qu’à masquer le manque de réplication indépendante de l’existence d’une différence de ce type dès les premiers jours de la vie.
Troisièmement, au lieu d’admettre tout simplement que cette expérience trouvant des différences de « préférences visuelles à la naissance » n’a jamais été répliquée, voici ce que Franck Ramus dit : « Est-ce que c’est répliqué ? Ben en fait, il y a eu plein d’expériences de préférences visuelles chez le nourrisson, mais conduites comme celle-là, il n’y a eu aucune, donc on ne sait pas très bien si celle-ci est répliquée ou pas ». Générer un flou artistique autour de cette question sert évidemment plus le propos que de répondre factuellement « non ».
Quatrièmement, il continue à passer sous silence l’existence d’études n’allant pas dans le sens des conclusions de celles de Connellan et al. 2000. On se demande bien pour quelle raison Franck Ramus, qui se targue d’être le porte-parole du « consensus scientifique », a préféré en juin 2025 continuer à citer uniquement cette petite étude de très faible qualité et non répliquée à l’appui de l’idée que dès la naissance, les nourrissons montrent des préférences en moyenne différentes entre garçons et filles pour le stimulus social qu’est un visage humain versus pour un objet inanimé, en l’accompagnant d’une autre petite étude dirigée par le même chercheur (Simon Baron-Cohen) censée l’appuyer portant sur des enfants âgés d’un an, et en terminant cette séquence de sa présentation avec Auyeung et al. 2009, une étude préliminaire dirigée par Melissa Hines, réalisée encore une fois principalement par une jeune collaboratrice de Simon-Baron Cohen, où il est question de corrélations avec le niveau de testostérone prénatale et qui utilise une mesure encore différente des « préférences » (un inventaire des activités préscolaires rempli par les parents). En fait non : soyons honnête, je ne me le demande pas.
Cherry picking, again and again
Sans parler d’Auyeung et al. 2009, pour en rester à la question de l’existence dès la naissance de cette fameuse différence, pourquoi ne pas avoir plutôt cité par exemple la revue systématique et méta-analyse de Karson et al. 2025, focalisée sur les études faites sur les nourrissons âgés de 0 à un mois, faite sous la direction de la chercheuse en neurosciences Lise Eliot et publiée en janvier 2025 dans une revue scientifique de psychologie développementale spécialisée dans le domaine de la cognition sociale ? [7] J’ose une hypothèse : peut-être serait-ce parce qu’elle conclut à l’absence de différence significative trouvée en ce domaine chez les nourrissons de cet âge ?
Attention : je ne prétends pas que Karson et al. 2025 clôt le sujet. La partie méta-analyse de cette étude a en particulier le défaut important de mélanger des observations faites en utilisant des mesures très différentes, ce qui n’est pas la première fois dans une méta-analyse de Lise Eliot. Je souligne seulement que faire fi de cette publication dont Franck Ramus avait certainement connaissance, ou dans la négative faire fi de l’existence des études contradictoires qu’elle cite et dont il aurait dû prendre connaissance avant de prétendre exprimer l’état de l’art scientifique sur le sujet, dénote une présentation pour le moins orientée s’agissant de suggérer (comme il le fait dans cette séquence de sa présentation) que la théorie (de Simon Baron-Cohen) selon laquelle sous l’effet de la testostérone prénatale, les filles sont naturellement plus attirées par ce qui concerne l’humain et les relations sociales que par les objets et “systèmes”, et les garçons inversement, est sérieusement étayée par ce type d’études.
Pourquoi donc Franck Ramus trouve-t-il que cette étude de Connellan et al. (2000) « a le mérite d’exister », et estime-t-il qu’on « doit » prendre en compte ses résultats « dans la synthèse globale que l’on fait du sujet », mais pas ceux d’autres études qui ne vont pas dans le même sens ? Il y en a à profusion, des études à faible niveau de preuve qui ont « le mérite d’exister ». Pourquoi donc choisir de présenter dans cette séquence uniquement celle-ci en particulier, accompagnée de deux autres petites études également faites par une collaborateurice de Simon Baron-Cohen ? Interrogation rhétorique.
6. « Contrairement à Odile Fillod, je ne considère pas que les différentes limites de cette étude soient rédhibitoires. Conformément à sa méthode habituelle, sa critique consistait en une liste la plus longue possible de défauts de cette étude pour donner l’impression qu’il n’y avait rien à en tirer, mais je ne suis pas d’accord avec cette conclusion. […] Les défauts de cette étude atténuent le niveau de confiance que l’on peut avoir en ses résultats, mais ne doivent pas conduire à la balayer d’un revers de main comme elle le suggère. […] En tant que chercheur, je considère donc qu’il faut prendre l’étude de Connellan et al. pour ce qu’elle est, une étude unique, avec ses limites (comme toute étude), qui donne un résultat dans lequel on peut avoir une confiance modérée, et dont la plausibilité est aussi à estimer en fonction de sa cohérence avec toutes les autres données connues. »
Le billet de mon blog cité ici par Franck Ramus pour dire que conformément à ma méthode habituelle, ma critique consistait en « une liste la plus longue possible de défauts de cette étude », critiquait avant tout sa vulgarisation/instrumentalisation fallacieuse, conformément à l’objet de mon blog. Une vulgarisation/instrumentalisation préfigurant parfaitement la sienne faite en 2014, cela dit en passant. Dans ce contexte, mon exposé des défauts de cette étude en 2013 était là pour soutenir l’un de mes points, à savoir qu’il était profondément trompeur de présenter ses résultats pour acquis, comme s’ils étaient solides et généralisables.
En tant que chercheuse spécialiste de ce champs d’études, et en tant que lectrice aguerrie et prudente de la littérature scientifique en sciences psychologiques et biomédicales de manière plus générale, je considère de même qu’il faut prendre cette étude pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une étude non répliquée souffrant de nombreuses et sérieuses limites qui sont loin d’être présentes dans toute étude, d’où la longueur de la liste que j’en ai faite – liste non exhaustive, d’autres commentaires plus pointus pouvant encore être faits. Pour toutes les raisons que j’ai exposées dans le billet de 2013 en question, je considère quant à moi que cette étude est de particulièrement mauvaise qualité, et que le niveau de confiance que l’on peut avoir dans ses résultats et très faible, plutôt que modéré.
Je ne suis pas la seule à remarquer que depuis plus de vingt ans, certaines personnes affirment que les filles sont de manière innée plus « sociales » que les garçons mais que cette idée « relies almost exclusively on just one high-profile, yet deeply flawed, study of 102 newborns », comme l’a soutenu récemment Lise Eliot dans The Conversation, où elle a vulgarisé les résultats de l’étude qu’elle a dirigée.
La simple « plausibilité » des résultats d’une étude non répliquée et à faible niveau de preuve ne devrait pas conduire à les présenter pour acquis, même s’ils sont cohérents avec les résultats – y compris solides – d’études portant sur des questions connexes. Les résultats de la petite étude pourrie publiée en mars 2020 par l’équipe de Didier Raoult, que je m’étais de même attachée à démolir (voir dans mon billet du 26 avril 2020), pouvaient eux aussi être considérés comme plausibles car cohérents avec diverses données connues, et ils auraient fort bien pu se révéler finalement confirmés, de même que ceux de Connellan et al. 2000 pourraient fort bien finalement être répliqués. Il était néanmoins choquant et irresponsable de présenter comme acquis les effets présumés du traitement qu’elle rapportait, de même qu’il l’était à mes yeux que Franck Ramus présente ainsi en 2014 ceux de Connellan et al. 2000.
Mais évidemment, si on fait du cherry picking de résultats soutenant une histoire qu’on « s’efforce de raconter », sans tenir compte le cas échéant de leur faible niveau de preuve ni des résultats n’allant pas dans le même sens, on se retrouve avec un ensemble de données montrant par construction une grande cohérence (du moins superficiellement), et on peut arguer grâce à un magnifique raisonnement circulaire que chacun de ces résultats mérite d’avoir été choisi et mis en avant, même si certains sont douteux, parce que ladite cohérence les rend plausible.
7. « Ce projet est destiné en premier lieu à satisfaire ma curiosité, mais je sais que cette curiosité est partagée par de nombreuses autres personnes qui en attendent les résultats. J’espère qu’Odile Fillod a, elle aussi, un intérêt sincère pour la réponse à la question des différences cognitives entre les sexes à la naissance, et pas seulement pour la promotion d’un certain narratif. »
Mon seul intérêt est de promouvoir un certain narratif ?
Franck Ramus doute que j’aie un intérêt sincère pour la question des différences cognitives entre les sexes à la naissance chez l’être humain, et croit en revanche savoir que j’en ai un pour la promotion d’un « certain narratif ». Lequel ? Puisqu’il se livre ici à une attaque vague en procédant par insinuation, dois-je me rabattre sur ce dont il m’a accusée aux côté de Balthazart, Sastre & co en 2017, dans le texte diffamatoire et ridicule déjà cité, à savoir que je tendrais « systématiquement à nier, occulter ou déconstruire toute étude qui mettrait en évidence un facteur biologique impliqué dans le contrôle de comportements humains » ?
Je sais bien évidemment que les comportements humains sont contrôlés par de multiples facteurs biologiques. Par ailleurs, dans la conclusion de mon article déjà cité publié en 2014 dans Genre, sexualité & société, j’appelle explicitement les chercheurs en sciences humaines et sociales à prendre au sérieux les recherches que j’ai prises pour objet d’étude, en précisant que la « mise au jour de facteurs naturels de sexuation du psychisme devrait […], le cas échéant, entraîner leur prise en compte par la sociologie du genre, au même titre que d’autres contraintes matérielles y compris naturelles sont prises en compte pour l’appréhension des rapports sociaux de sexe (ex : l’asymétrie dans la gestation). » Je souligne ensuite que « loin d’être aporétique, la question de l’existence de différences psychiques naturelles entre les sexes est porteuse d’enjeux », dont des « enjeux politiques importants ».
Alors oui, j’ai choisi de me pencher sur les discours de naturalisation du genre censément scientifiquement fondés, plutôt que sur ceux du « camp » opposé qui professe parfois que telle ou telle différence observable entre filles/femmes et garçons/homme est assurément le pur résultat d’une construction sociale. Avoir fait ce choix ne m’empêche pas d’examiner avec rigueur et honnêteté intellectuelle les fondements des énoncés que j’ai pris pour objet. Je laisse à d’autres le soin de le faire avec d’autres énoncés, même s’il m’est arrivé à l’occasion de le faire.
Ainsi en février 2012, dans un de mes tout premiers billets, j’ai critiqué un article de vulgarisation qui prétendait qu’une étude permettait d’affirmer que « la bosse des maths n’est pas une question de sexe ». Prenant le temps d’exposer en détail les limites de l’étude en question, j’ai souligné en particulier la plus grande variabilité observée chez les garçons, point clé s’agissant de comprendre les causes de la surreprésentation des garçons/hommes au plus haut niveau en mathématiques, comme le souligne à raison Franck Ramus. Remarque : on trouvera au passage dans ce billet quelques extraits croustillants du discours que tenait encore fin 2010 un proche de Franck Ramus, Stanislas Dehaene, qui préside le Conseil scientifique de l’Education nationale et a bien évolué sur la question.
Quant à moi, je suis du moins consciente des raisons qui m’ont amenée à faire ce choix (pour en savoir plus, voir dans la première partie du livre Cerveau et stéréotypes de sexe : comment faire dire à la biologie ce qu’elle ne dit pas publié en 2024), consciente aussi du fait que j’ai comme tout le monde certaines croyances et certaines sensibilités, et des biais que cela implique nécessairement. En particulier, comme je l’ai écrit en 2012 dans un billet de blog où je critiquais la vulgarisation faite par Sébastien Bohler, nos « croyances et sensibilités différentes nous amènent forcément à considérer avec un esprit critique plus ou moins aiguisé tels ou tels articles ou théories scientifiques ». En être consciente me permet de faire tout mon possible pour contrôler ces biais. Je ne prétends pas y être toujours parvenue parfaitement, mais du moins personne n’a jamais mis en évidence que j’avais commis des erreurs d’appréciation ou des dérapages tels que ceux que j’ai dénoncés chez Franck Ramus et d’autres, et ce n’est pas faute d’avoir été attaquée par nombre de personnes visées par mes critiques ou convaincues que mon discours était fallacieux.
Le promoteur d’un certain narratif, inconscient de ses croyances, intérêts et biais
Donc non, mon « seul intérêt » n’est pas de promouvoir un certain narratif. Ce qui est sûr en revanche, c’est que Franck Ramus produit et répand activement quant à lui un certain narratif sur cette question. Pour reprendre ses mots, et on ne saurait mieux dire, il « s’efforce de raconter une histoire ».
Ce qui est sûr également, c’est que Franck Ramus est quant à lui très peu conscient de l’ampleur de ses biais de confirmation, de ses croyances préalables qui en sont la source et des motivations de ces croyances, ce dont témoignent ses nombreux dérapages dont je n’ai donné que quelques exemples dans ce qui précède.
Dans l’introduction d’une conférence organisée par l’AFIS en 2023 sur le thème « sexe et genre, comment y voir plus clair ? », il va même jusqu’à dire ceci : « D’où je parle ? On m’a conseillé d’ajouter ça, il paraît que ça fait bien [petit rire], alors je déclare que je suis un homme blanc de cinquante ans, cis, hétéro, enfin bref, tout ce qu’il ne faut pas. […] Certains diraient que ça me disqualifie totalement de parler de ces sujets qui ne me concernent pas personnellement. […] C’est sûr que moi je ne suis pas une femme, je ne suis une personne transgenre, ni homosexuelle, ni etc., et on peut voir ça comme un problème, mais ça peut aussi être un avantage, parce que ça fait que je n’ai pas de conflits d’intérêts ». Encore une fois : sans commentaire.
Odile Fillod
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Notes
[1] Franck Ramus (21/06/2014) « Le cerveau a-t-il un sexe ? », conférence TEDx de 18 minutes faite à Clermont-Ferrand, en ligne sur www.youtube.com/watch?v=jXUS0MRcFWM.
[2] Franck Ramus (23/05/2026) « A propos des différences précoces entre filles et garçons », Ramus Méninges, en ligne sur https://ramus-meninges.fr/2026/05/23/a-propos-des-differences-precoces-entre-filles-et-garcons/.
[3] Elizabeth Spelke (2005) « Sex differences in intrinsic aptitude for mathematics and science?: a critical review », American Psychologist, vol.60(9), p.950-958 (https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/16366817/). Extrait : « The experiment is unusual, however, in three respects. First, it stands alone. It is customary, in infant research, to replicate key findings and assemble multiple experiments in support of any claim. No replication of Connellan et al.’s experiment has been published, however, and no unpublished replications are mentioned in Baron-Cohen’s (2003, 2005a) discussions of their finding. The lack of replication is particularly curious, because a large, older literature suggests that male and female infants are equally interested in people and objects […] These findings, like others from more recent research (see Rochat, 2001, for a review), provide no evidence that male infants are more focused on objects and female infants are more focused on people from birth onward. Second, Connellan et al.’s (2000) experiment does not attempt to determine the basis for infants’ preferences between the person and object. […] Third, Connellan et al. (2000) did not discuss critical controls against experimenter bias. […] Baron-Cohen (2005a) has indicated that the experimenters attempted to minimize bias, but a replication with more stringent controls would be desirable. Connellan et al.’s (2000) experiment has received extraordinary attention in recent popular discussions of the origins and nature of cognitive sex differences (e.g., Baron-Cohen, 2005b; Cronin, 2005; Hauser, 2005; Sax, 2005). Because of the breadth and force of the arguments that have been based on it, it is important to evaluate its key prediction : […] Thousands of studies of human infants, conducted over three decades, provide no evidence for a male advantage in perceiving, learning, or reasoning about objects, their motions, and their mechanical interactions. Instead, male and female infants perceive and learn about objects in highly convergent ways. This conclusion accords well with that of Maccoby and Jacklin (1974), whose review of an older literature led them to characterize the notion that girls are more socially oriented and boys are more object oriented as the first of many “unfounded beliefs about sex differences” (p. 349).»
[4] Après un diplôme d’ingénieure de l’Ecole Centrale Paris (1994), j’ai validé un DEA de sciences cognitives en 1995 puis quitté le monde de la recherche avant d’y revenir pour entamer fin 2007 à l’EHESS une thèse de sociologie dont le titre provisoire était « La naturalisation des différences psychiques entre hommes et femmes par les sciences biomédicales contemporaines ». On trouvera des traces de sa présentation en 2009 et en 2012 dans un séminaire de recherche de l’EHESS. Ma directrice de thèse y écrit en 2012 que je suis en train de l’achever, mais je l’ai en fait arrêtée quelques mois plus tard sans terminer sa rédaction, notamment parce que je peinais à faire rentrer mon travail dans le cadre disciplinaire de la sociologie. J’ai publié plusieurs articles dans des revues à comité de lecture par des pairs rendant compte de mon travail, ainsi que plusieurs chapitres d’ouvrages collectifs également peer reviewed, dont : O. Fillod (2014) « Oxytocin as proximal cause of ‘maternal instinct’: weak science, post-feminism, and the hormones mystique », in Schmitz & Höppner (dir.), Gendered Neurocultures, Zaglossus, p. 239-255 ; O. Fillod (2014) « L’invention de la “théorie du genre”: le mariage blanc du Vatican et de la science », Contemporary French Civilization, vol.39(3), p.321-333 ; O. Fillod (2014) « Les sciences et la nature sexuée du psychisme au tournant du XXIème siècle », Genre, sexualité & société [en ligne], n°12 ; O. Fillod (2019) « Mirages de la biologie du genre », in Abou & Berry (dir.), Sexe & genre, Ed. Matériologiques, p.67-79.
[5] Voir https://allodoxia.odilefillod.fr/2017/06/02/max-bird-et-la-biologie-de-lhomosexualite/. La réaction de Jacques Bathazart & co et ici : https://allodoxia.odilefillod.fr/2017/06/02/max-bird-et-la-biologie-de-lhomosexualite/#comment-1962 (voir mes réponses dans les commentaires qui la suivent). Cette réaction avait également été publiée sur Facebook.
[6] Né comme moi en 1972, Franck Ramus est polytechnicien et a fait le même DEA de sciences cognitives que moi (un an plus tard). Il l’a quant à lui prolongé par une thèse sur la perception du langage chez le nourrisson menée à l’EHESS, puis s’est spécialisé dans la recherche des origines des troubles de l’acquisition du langage. Sous la vidéo de son talk TEDx 2014, il est (correctement) indiqué que ses recherches « portent sur l’apprentissage du langage par l’enfant et ses troubles (dyslexie, trouble du langage, autisme) ».
[7] Lindsay Karson, Hersimren Minhas (…) & Lise Eliot (2025) « Systematic review and meta-analyses reveal no gender difference in neonatal social perception », Social Development, vol.34: e12790. https://doi.org/10.1111/sode.12790