“Je ne suis pas complotiste, mais…” : à propos de l’affaire Raoult

Le directeur de recherche en sociologie Laurent Mucchielli a publié sur son blog un texte dénonçant la médiocrité médiatique et les intérêts pharmaceutiques se cachant selon lui « derrière la polémique Raoult ». Ce texte ayant participé à la désinformation et au complotisme délétères provoqués par les déclarations de Didier Raoult, pâtissant d’un fort biais de confirmation et d’une absence de vérification des informations, m’a d’autant moins laissée indifférente que j’y suis citée. Ma réponse à cette mise en cause me donne l’occasion d’exposer les faits qui sont au cœur de ce qu’il convient plutôt d’appeler l’affaire Raoult.

PLAN

Je ne suis pas complotiste, mais…
Un travail journalistique exemplaire
Les motivations méprisables et obscures des « anti-Raoult »
Ce que Didier Raoult « propose depuis le 25 février » concernant le traitement du Covid-19
Le consensus scientifique censé étayer les affirmations tonitruantes de Didier Raoult
L’article de Gao et collègues censé renvoyer à un ensemble de publications scientifiques chinoises
Quid des « publications scientifiques chinoises qui appuient l’utilisation de l’hydroxychloroquine » ?
Les quinze essais chinois recensés dans l’article à l’origine du scoop de Raoult du 25 février
Essai sur l’hydroxychloroquine n°1 : Chen et al. prépublié le 30 mars, puis le 31, puis le 10 avril
Essai sur l’hydroxychloroquine n°2 : Tang et al. prépublié le 14 avril
Essai sur l’hydroxychloroquine n°3 : Chen et al. publié le 6 mars
Essai sur l’hydroxychloroquine n°4 : l’étude de l’IHU Méditerranée publiée le 20 mars
Inconduite scientifique et autres mauvaises pratiques de recherche
  Citations biaisées ou trompeuses
  Exclusion sélective, interprétation frauduleuse et autres pratiques douteuses
  L’invention de l’effet certain de la combinaison hydroxychloroquine/azithromycine
  Violation de protocole lié à l’expérimentation humaine
Communication trompeuse scandaleuse
Irrespect de la déontologie médicale
Quelles suites ?

 

« [Q]uel dramatique temps perdu pour les malades ! », s’exclame Laurent Mucchielli dans un billet intitulé « Derrière la polémique Raoult, médiocrité médiatique et intérêts pharmaceutiques », publié le 29 mars 2020 sur son blog hébergé par Médiapart[1]. Car il sait, quant à lui, que « les médicaments contenant cette molécule (l’hydroxychloroquine) […] peuvent être efficaces à certains stades de l’infection (au début) et chez au moins une partie des malades ». Selon lui, « nous n’avons rien d’autre à proposer aux malades » – car comme on le sait, les médecins regardent les bras ballants les malades dépérir, au point qu’on se demande bien pourquoi on les envoie à l’hôpital –, et il n’y a « donc pas à hésiter une seconde, il faut autoriser tous les médecins à s’en servir ». Puisque Laurent Mucchielli ne milite pas pour qu’on supprime tout encadrement par l’Etat de l’administration de n’importe quoi à n’importe qui, c’est qu’il sait en outre que les bénéfices d’une telle libéralisation de cet usage de l’hydroxychloroquine excèderaient ses effets néfastes.

Et d’où lui viennent ces savoirs ? C’est simple : « c’est ce qu’une équipe de spécialistes de réputation mondiale crie à qui veut l’entendre depuis plusieurs semaines ». Selon Laurent Mucchielli, Didier Raoult et son équipe s’époumoneraient donc en vain depuis des semaines alors qu’ils ont à l’évidence raison – c’est si évident que même lui le voit, et pourtant il n’est « pas infectiologue ni microbiologiste », précise-t-il. Didier Raoult défendrait donc ce qui relève à la fois de l’évidence et de la plus élémentaire humanité – faire ce qui peut facilement être mis en œuvre pour sauver des vies –, et pourtant d’innombrables observateur-ices expert-es et à leur suite les autorités de santé concernées[2], l’académie nationale de médecine et celle de pharmacie[3], diverses sociétés savantes[4], les expert-es consulté-es par le gouvernement, et même Sanofi, qui commercialise cette molécule en France[5], ont jugé douteux le caractère favorable du rapport bénéfices/risques de l’administration d’hydroxychloroquine aux personnes infectées par le Covid-19 et recommandé d’attendre les résultats d’essais cliniques bien menés. Comment est-ce possible ?

Le problème lorsqu’on ne connaît rien à un sujet et que les opinions de diverses « autorités » divergent, c’est qu’il n’est pas aisé de savoir quoi penser. Notez bien qu’on n’est pas obligé d’avoir un avis, et encore moins de l’exprimer publiquement. On peut être lucide sur son incompétence et se taire. On peut aussi faire l’effort de vérifier les allégations des un-es et des autres qui sont à sa portée (en l’occurrence, pas mal de vérifications étaient rapides à faire et à la portée de n’importe qui), voire essayer d’acquérir les connaissances permettant de se faire par soi-même une opinion directement fondée sur les données scientifiques disponibles – c’est ce type de démarche que j’essaie d’accompagner sur le présent blog. Mais le directeur de recherche en sociologie est au-dessus de cela : il a la science infuse, et une explication à délivrer.

Je ne suis pas complotiste, mais…

Ce n’est pas un complot qui fait que Didier Raoult n’est pas écouté, non : « je n’ai rien d’un complotiste », affirme Laurent Mucchielli. Néanmoins, il estime que les « querelles d’experts » à ce sujet « cachent non seulement quelques probables rivalités égotiques […], mais probablement aussi des enjeux financiers pour l’industrie pharmaceutique et des conflits d’intérêts chez nombre de ces savants. Et ceci n’est pas une surprise ». Certes, j’imagine que ce n’est pas une surprise pour lui de trouver la confirmation de ses préjugés dans le texte « longuement étayé » qu’il publie parce que lesdits préjugés y sont exposés.

J’imagine qu’il doit être reposant de vivre installé dans une bulle informationnelle dont on ne questionne ni la pertinence ni la qualité des sources, de croire y voir clair lorsqu’on remplace la recherche, la vérification et l’analyse rigoureuses des faits par la superposition à une image de ceux-ci de la grille d’analyse qu’on s’est forgée, et d’être rempli de certitudes toutes faites ou construites par des raisonnements circulaires. Ces façons de « s’informer », de « penser » et ultimement de se positionner dans le débat public sont répandues, et on peut hélas les rencontrer y compris dans le milieu académique. Ce n’est pas la première fois que je le constate, et assurément pas la dernière.

Laurent Mucchielli a jugé utile de préciser que l’autrice du texte qu’il publie, Ella Roche, était une « journaliste précaire ». Etait-ce parce que c’est à ses yeux un gage de qualité de son travail ? Ou pour montrer qu’il a les fréquentations qu’il faut (il se tient bien à l’écart des nanti-es) ? Ou plutôt pour inciter une rédaction à l’embaucher ? Je me pose la question, de même qu’on pourrait se demander pourquoi c’est sur son blog que ce texte censé être le produit d’un travail journalistique a été publié. Je veux croire que c’est parce qu’aucun média digne de ce nom n’en a voulu.

Un travail journalistique exemplaire

En effet, dans ce travail dont Laurent Mucchielli espère qu’il « servira d’exemple à ses confrères », la journaliste (vraiment ?) prend des distances assez considérables vis-à-vis des bonnes pratiques de la profession – mais peut-être nous expliquera-t-on qu’en situation d’urgence, ce n’est pas le moment de se soucier d’éthique ni de rigueur, suivant une logique qui semble relever du simple bon sens aux yeux de pas mal de gens ces temps-ci.

Ella Roche reprend à son compte des propos de Didier Raoult ou de ses soutiens, instrumentalise résolument toute information ou intox soutenant sa thèse et use sans modération d’une ironie méprisante et de procédés rhétoriques faisant de son texte un pamphlet bien plus qu’un travail journalistique : argument d’autorité, attaque ad hominem, analogie trompeuse, sophisme, rhétorique de l’homme de paille ou invention, insinuation (y compris à l’encontre de ses collègues n’ayant pas l’heur de partager ses croyances et surtout son ignorance)…

Quant aux faits qui pourraient remettre en question les préconceptions qui ont déterminé l’angle de ce papier-pamphlet, ils sont traités selon une logique imparable : toute critique des travaux ou propos de Didier Raoult est inepte, puisque Didier Raoult est dans le vrai. Et comment sait-on qu’il est dans le vrai ? Parce qu’on devine que toutes les personnes qui critiquent ses études ou son discours ne le font que pour de mauvaises raisons. Et comment le devine-t-on ? Mais parce qu’on ne saurait faire ces critiques à bon droit étant donné qu’il est dans le vrai, pardi. CQFD.

Les motivations méprisables et obscures des « anti-Raoult »

En fait, nous disent Ella Roche et Laurent Mucchielli, ces critiques sont motivées soit par des intérêts financiers (pour l’essentiel), soit par un attachement bêta à respecter « le petit doigt sur la couture du pantalon » une méthodologie « classique » alors que ce n’est évidemment pas le moment, soit par des « rivalités égotiques », soit par un mépris « franco-parisiano-centré » de ce qui vient de Marseille ou de Chine, soit encore, et c’est là que mon cas est évoqué, eh bien tout simplement par la haine.

En accompagnement du lien vers un article de l’un des rares vrais journalistes scientifiques français spécialisés en médecine – qu’Ella Roche assassine aussi, du coup, en ironisant sur ses manques supposés de culture littéraire et d’expérience de terrain, en le prétendant à tort collaborateur de Michel Cymes[6] (qui selon elle « chasse en meute ») et en insinuant qu’il est à la botte du gouvernement –, j’ai en effet écrit ceci le 22 mars sur Facebook :

« Moi qui me demandais si j’allais prendre mon courage à deux mains pour dénoncer la médiatisation de la petite étude pourrie de Didier Raoult (et du personnage lui-même, qui en l’occurrence démontre un niveau de déontologie et de rigueur scientifiques, disons… minimales), je vois que Florian Gouthière l’a fait, alors je relaie. C’est affreux : j’en viendrais presque à espérer que l’essai qui vient de débuter indiquera que la chloroquine ne marche pas, tant ce serait injuste que par chance, ce con ait réussi son coup ».

Ella Roche déplore ma « haine inutile », ainsi que la « personnalisation à outrance » caractérisant selon elle mon propos. Celui-ci équivaudrait donc à viser la personne de Didier Raoult, et non ses actes, son discours et leur médiatisation. Curieuse analyse. Elle ne voit aucun problème en revanche à m’attribuer une haine inventée, et à disqualifier mon propos en me présentant comme étant la chercheuse « créatrice du “clitoris imprimable en 3D” (sans aucun doute utile et nécessaire pédagogie en ce monde, mais qui ne présente ni qualification d’infectiologue, de virologue ou d’épidémiologiste) ».

Il serait beaucoup trop fastidieux de relever tout ce qui ne va pas dans l’affligeant millefeuille argumentatif d’Ella Roche – bien en phase avec les textes développant ce qui était devenu en France, à l’heure où Laurent Mucchielli publiait son texte, une théorie conspirationniste très populaire[7]. Je me focaliserai donc sur la question de fond, c’est-à-dire sur ce qui a motivé ma prise de parole publique sur les agissements indignes et les productions discursives malhonnêtes, manipulatoires et irresponsables de Didier Raoult concernant le traitement du Covid-19.

Ce que Didier Raoult « propose depuis le 25 février » concernant le traitement du Covid-19

Ella Roche affirme que Didier Raoult « propose depuis le 25 février, sur la base d’une étude menée sur 24 personnes et de publications scientifiques chinoises faisant consensus », un « traitement combiné » consistant à « prescrire de l’hydroxychloroquine (HCQ), en y joignant un antibiotique dont la capacité est de se concentrer sur les poumons (l’azithromycine) ». C’est à la base de toute sa réflexion et de celle de Laurent Muchielli, mais c’est complètement faux.

Le 25 février 2020, dans une vidéo mise en ligne sur la chaîne YouTube de l’IHU Méditerranée initialement intitulée « Coronavirus : fin de partie ! » (très vite vue par des centaines de milliers de personnes), Didier Raoult a insinué qu’il avait suggéré aux chercheurs Chinois d’essayer la chloroquine, puis annoncé ce scoop :

« ça vient de sortir [les résultats d’une première étude], donc c’est efficace sur les coronavirus. Avec 500 mg de chloroquine par jour pendant 10 jours, il y a une amélioration spectaculaire et c’est recommandé pour tous les cas cliniquement positifs d’infection à coronavirus chinois. Donc c’est une excellente nouvelle, c’est probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter de toutes, et donc c’est pas la peine de s’exciter […] La seule chose que je dis, faites attention, il y aura bientôt plus de chloroquine dans les pharmacies“.[8]

Remarquons que le traitement vanté par Didier Raoult le 25 février n’était donc pas la combinaison hydroxychloroquine/azithromycine décrite par Ella Roche, ni même à base d’hydroxychloroquine. Constatons aussi que bien qu’il n’ait pas à proprement parler « déclaré avoir inventé de médicament miraculeux », comme Ella Roche tient à le souligner, Didier Raoult a bel et bien annoncé que la chloroquine était le médicament qui allait vaincre comme par miracle le « coronavirus chinois », comme il aime à l’appeler. Il a enfoncé le clou le 27 février dans une interview publiée par 20minutes, allant jusqu’à déclarer : « Ce serait une faute médicale que de ne pas donner de chloroquine contre le virus chinois », invitant les gens à « se jeter dessus » (!)[9].

C‘est parce qu’il a ensuite fait encore pire à mes yeux (voir plus bas) que j’ai fini par intervenir publiquement et lâché le mot « con », mais rien que cela aurait pu suffire. Car il faut être sacrément inconséquent pour faire une déclaration publique pareille, aussi mal fondée et dans un tel contexte, avec le poids conféré à sa parole de présumé « grand expert mondial » du sujet.

Comme moi, de nombreuses personnes ne le connaissant ni d’Eve, ni d’Adam ont été effarées par ses déclarations intempestives, qualifiées à bon droit de « faute médicale lourde » par un médecin tenant une chronique sur le Covid-19 dans Libération, qui a par ailleurs décrit sa stupéfaction et celle de ses collègues à la découverte de ce qui avait fondé ces déclarations.

Le Code de la santé publique dispose en effet qu’un médecin, lorsqu’il informe le public non médical, doit ne faire état que de données confirmées, faire preuve de prudence et avoir le souci des répercussions de ses propos, qu’il ne doit pas divulguer dans les milieux médicaux un procédé de traitement nouveau insuffisamment éprouvé sans accompagner sa communication des réserves qui s’imposent, et qu’il ne doit pas faire une telle divulgation dans le public non médical (articles R.4127-13 et R.4127-14). De fait, les conséquences néfastes des déclarations de Didier Raoult ont été énormes, avec d’autres effets encore que ceux dont j’avais esquissé une liste le 30 mars, mais passons : le moment n’est pas venu d’en faire le bilan.

Le consensus scientifique censé étayer les affirmations tonitruantes de Didier Raoult

Ella Roche affirme comme on l’a vu que la recommandation de traitement faite par Didier Raoult, dont elle prétend faussement qu’il l’exprime depuis le 25 février 2020, se base notamment sur des « publications scientifiques chinoises faisant consensus ». Elle ne donne ici aucune référence, mais ailleurs dans son texte elle donne un article en référence lorsqu’elle évoque « le consensus en Chine ». Un lien hypertexte pointe à nouveau vers cet article lorsqu’elle parle de l’étude « historique » parmi celles « consacrées à cette molécule », « l’hydroxychloroquine ».  Il s’agirait donc d’une étude consacrée à l’hydroxychloroquine et reflétant le consensus en Chine au moment où elle écrit.

En fait, ce court article publié le 12 mars 2020 (en mandarin) dans une revue chinoise consacrée à la tuberculose et aux maladies respiratoires n’est pas une « étude » ni à proprement parler une publication scientifique. Il comporte certes le mot « consensus » dans son titre, mais il ne reflète pas du tout « le consensus en Chine » concernant le traitement du Covid-19, a fortiori avec de l’hydroxychloroquine puisqu’il ne porte même pas sur cette molécule.

Dans cet article, une commission d’expert-es de la province de Guangdong déclare avoir estimé qu’administrer de la chloroquine aux patients atteints de la nouvelle pneumonie à coronavirus « pourrait » (« might », dans l’abstract en anglais) améliorer l’issue pour les patients et raccourcir leur séjour à l’hôpital. Aucune précision n’est donnée sur les bienfaits de la molécule, et pour cause. L’article est simplement destiné à communiquer les conclusions de cette commission s’étant fixé pour objectif « d’orienter et de réglementer l’utilisation de la chloroquine dans les cas de pneumonie à nouveau coronavirus ». Il est indiqué qu’après une discussion approfondie, cette commission a estimé que la dose recommandée était de deux comprimés de 500 mg par jour pendant 10 jours – ce qui est bien différent du futur « traitement du professeur Raoult » décrit par Ella Roche, et ne correspond même pas au dosage indiqué dans sa vidéo du 25 février.

L’article expose aussi la longue liste des contre-indications à ce traitement. Y figurent notamment le fait d’avoir plus de 65 ans et l’usage concomitant de divers médicaments, parmi lesquels l’azithromycine. Ces expert-es savent bien en effet qu’un tel traitement peut causer des troubles cardiaques parfois fatals. Ce sérieux danger, qui concerne aussi l’hydroxychloroquine à forte dose bien qu’elle soit moins toxique, surtout en association avec certains médicaments, est connu de longue date. Il a été rappelé en urgence le 29 mars par un organisme étatsunien émettant des alertes sur les médicaments causant ces troubles très spécifiques auxquelles il se trouve que je suis abonnée.

L’article de Gao et collègues censé renvoyer à un ensemble de publications scientifiques chinoises

Ella Roche renvoie ailleurs à ce qu’elle